Loos-en-Gohelle patrimoine de l’Unesco : quelles avantages et quelles contraintes cinq ans après ?

2012 : le Bassin Minier Nord-Pas de Calais est enfin inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Cinq ans après ce classement, quel bilan peut-on en dresser ? Francis Maréchal, adjoint au maire, sous-pèse le pour et le contre. 

 

Le bassin minier patrimoine de l’Unesco : pourquoi ?

« L’origine du dossier Unesco? C’est Jean-François ! », sourit Francis. L’adjoint au maire l’appelle par son prénom. Jean-François Caron est le maire écologique de la ville de Loos-en-Gohelle depuis 2001. Tout a commencé il y a trente ans, lorsque le premier élu, Francis et d’autres Loossois ont fondé La Chaîne des Terrils. Une association avec un but précis : revaloriser une zone en déclin. 

« On voulait changer l’image du bassin minier en partant du contexte. Les terrils étaient tous noirs au départ, ils n’étaient que des cailloux. Mais on constatait que la nature poursuivait son cours, elle les reverdissait. On considérait que c’était un signe marquant de l’évolution du paysage ».

Comme le dit la devise de Loos-en-Gohelle, « Du noir à vert« . Du charbon au développement durable. Mais pas seulement. « A l’époque, le chômage montait et ça créait un esprit défaitiste, une perte de confiance en soi. On a donc pensé à faire quelque chose en commençant par un travail sur l’image. La population devait reprendre possession de cet espace-là, il nous appartenait, et il nous appartient ».

« Le projet de la Chaîne des Terrils avait beaucoup avancé en matière de visites organisées sur les terrils », continue Francis. C’est alors que le groupe a décidé de candidater au classement du patrimoine mondial de l’Unesco.

Une fierté pour Loos-en-Gohelle, mais une réussite qui ne se limite pas à la ville : « 120 kilomètres de long, 87 communes, 17 fosses, 21 chevalements, 51 terrils, 3 gares, 124 cités, 38 écoles, 26 édifices religieux, des salles des fêtes ou encore 4 000 hectares de paysage vont porter les couleurs d’un héritage patrimonial de trois siècles d’exploitation du charbon », décrivait Le Monde il y a cinq ans, juste après le résultat. Un patrimoine matériel et immatériel lié à l’héritage d’une société qui s’est développée autour du monde noir de la mine.

Les sentiers montant des pieds des terrils amènent les visiteurs jusqu’au sommet – © Stefano Lorusso

Quelles contraintes ? 

Quel bilan peut-on dresser cinq ans après l’inscription du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’humanité?

« La difficulté, c’est de peser les avantages. Les contraintes ? C’est facile », reconnaît l’adjoint au maire. « Il y a une zone juste à coté des terrils, y compris les terrils mêmes, qui est maintenant protégée. On aura pas le droit de bâtir. Il y a beaucoup de bâtiments pour lesquels de nombreuses autorisations sont nécessaires pour n’importe quelle intervention. Il y a un certain nombre d’endroits, par exemple les cités minières, où nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons ».

Il y a bien des choses à faire. En ce qui concerne les normes thermiques d’isolation des bâtiments, les anciennes maisons des cités minières, construites en briques il y a longtemps, ne sont pas conformes.

« Il faut les rénover. Mais le problème c’est qu’on ne peut pas les rénover n’importe comment parce qu’il ne faut pas qu’on gâche le côté architectural. Il y a des secteurs où il est extrêmement simple, mais il y en a d’autres où l’architecture des maisons est très complexe. On sera obligé de la garder ».

« Par l’intermédiaire de l’Etat, on peut effectivement demander des financements plus facilement. Mais c’est l’Etat, pas l’Unesco ».

Rénover, donc, est forcément synonyme de dépenses. Mais est-ce que l’Unesco aide financièrement la zone du bassin minier ? « On ne reçoit pas directement de l’argent par l’Unesco. Mais par l’intermédiaire de l’Etat, on peut effectivement demander des financements plus facilement. Mais c’est l’Etat, pas l’Unesco. C’est une protection symbolique. L’inscription du bassin minier implique que les mairies et les communautés locales doivent s’engager à protéger le patrimoine ».

Cité n° 12, Lens et Loos-en-Gohelle, inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l’Unesco le 30 juin 2012 . © Jérémy-Günther-Heinz Jähnick sur Wikicommon

Quels avantages ?

A quoi sert, finalement, l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco? Heureusement Loos-en-Gohelle en retire de nombreux avantages. Tout d’abord, le tourisme, une source de revenus. Même si « peut-être pas comme on aurait voulu », avoue Francis.

Il continue : « Je pense que la chose la plus importante, c’est de montrer aux gens le patrimoine qui a été créé par la société, donc par nos parents et nos grands-parents ». Les gens y ont participé : cet héritage, qu’il soit matériel ou immatériel, est effectivement l’histoire de la ville. « C’est notre patrimoine, c’est un beau patrimoine. Il mérite d’être connu. Quand des gens d’ici ont vu arriver des touristes, ils se sont dit que finalement ils vivent dans un pays où il y a des choses intéressantes. Avant c’était la déprime sociale. Une fois le charbon terminé, les gens ont eu l’impression d’être jetés ».

Ça en vaut la peine? Francis Maréchal n’hésite pas un seul moment : « Oui. Au delà de l’argent, socialement et moralement ». Selon lui « les terrils – symboles d’une ville, d’une société, d’un moment historique – sont nos pyramides. Ils ont été construits par les mains de nos parents et grand-parents. Nos terrils peuvent avoir la même valeur que les pyramides d’Egypte ».

Quatre anecdotes sur les terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle

Il y a des nombreuses anecdotes sur les deux terrils de Loos-en-Gohelle. Nous en avons sélectionné quatre. Ces légendes s’attachent à des événements historiques, à la vie des mineurs et des paysans de cette région.

Terrils jumeaux à loos-en-gohelle © Mairie de Loos-en-Gohelle

Terrils jumeaux à loos-en-gohelle © Mairie de Loos-en-Gohelle

Cul à Gaillette

Que des « amusettes » ces mineurs ! À l’époque de la production du charbon, les mineurs appelaient leur collègues féminins « Cul à Gaillette », un nom qui semble aujourd’hui un peu grossier pour des jeunes filles. Pas encore mariées, ces ouvrières travaillant au triage du charbon se tachaient la peau parfois jusqu’aux parties intimes, le charbon créant des poussières très envahissantes. D’où le surnom affectueux. Ce n’est peut-être pas très galant, mais dans les mines on avait pas le temps pour les chichis !

Terril et Fusil

L’histoire de l’ortographe du mot « Terril » se passe de génération en génération dans la région, mais aucun moyen de savoir le vrai du faux. L’histoire va comme suit. En 1906, une catastrophe dans les mines de Courrières fait près de 1100 morts. Les journalistes de Paris accourent. Un en particulier décide d’interviewer un mineur rescapé et lui demande comment s’écrit le mot « Terril ». L’homme, illettré, lui répond alors que cela s’écrit comme « outil et fusil ». En verité, le mot s’écrivait « terri », ce qui explique l’on ne prononce toujours pas ce « l » superflu.

Des écoliers qui en ont marre

À Loos-en-Gohelle, les enfants de l’école primaire montent régulièrement sur les terrils pour leur sortie scolaire annuelle. Ce voyage d’étude est important dans le cadre de leur programme scolaire, afin de les initier à la nature et la biologie. Une fois au collège, ils doivent à nouveau repartir sur les terrils. Les jeunes Loossois montent donc régulièrement sur ces deux jumeaux, en partie parce que ce sont les plus hauts d’Europe. Mais c’est aussi précisément pour cette raison que certains d’entre eux refusent aujourd’hui d’y retourner avec leurs parents… Ils en ont tout simplement ras-le-bol !

Couvercle de lessiveuse

Pour descendre rapidement des terrils, les personnes âgées conseillaient de par le passé aux enfants de s’asseoir sur un couvercle de lessiveuse et de se laisser glisser ! Un couvercle de lessiveuse était une pièce d’ancienne machine à laver en fer, qui ressemblait un peu au couvercle des casseroles actuelles. Le jeu, quoi que très amusant pour les jeunes, a été jugé trop dangereux ces dernières décennies et on l’a donc interdit.

Terrils jumeaux à loos-en-gohelle © Mairie de Loos-en-Gohelle

Terrils jumeaux à loos-en-gohelle © Mairie de Loos-en-Gohelle

Première expérience du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Ange et Xiaohan

Dure, dure la montée d’un terril quand on vient de Kinshasa en Afrique et de Taiyuan en Chine de l’Ouest. Nos deux étudiantes à l’école supérieure de journalisme de Lille racontent cette aventure.

Photo de famille des étudiants ESJ LILLE au sommet du terril de Loos-en-Gohelle

Photo de famille des étudiants ESJ LILLE au sommet du terril de Loos-en-Gohelle

L’escalade du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Xiaohan Shi 

Je m’appelle Xiaohan Shi (prononcez Chiachon Chi). Ma province natale est située à des dizaines de milliers de kilomètres d’ici : je viens de Taiyuan en Chine, une province très polluée du Nord de la Chine. Chez nous, l’extraction minière bat encore son plein. Les sous-sols de ma région sont encore très riches en charbon. Et du charbon, il en faut pour faire tourner l’usine du monde ! Pour autant, nous n’avons pas de terrils à proprement parler. Dès mon arrivée, j’ai été étonnée que Loos-en-Gohelle ait pu préserver son environnement en ayant vécu une telle histoire minière. « Cela résultait d’une volonté politique de sauvegarder le patrimoine minier », nous avait expliqué Julian Perdrigeat, le directeur de cabinet de l’actuel maire Jean-François Caron.

Ni une, ni deux, je me suis donc élancée à l’assaut de ces terrils les plus hauts d’Europe, désormais consacrés au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est incroyable comme ces déchets de charbon ont réussi à former une petite montagne dans la ville. Cela confèrerait presque à Loos-en-Gohelle l’attrait d’un petit village de montagne…

Reste que j’avais jusqu’à présent du mal à imaginer ce qu’étaient ces déchets de charbon. Ce n’est qu’en foulant ces cailloux noirs que je me rends compte à quel point l’histoire minière de la ville renvoie à des travaux lourds et dangereux. On m’a dit que beaucoup de mineurs avait succombé d’une maladie des poumons provoquée par la poussière de charbon. L’ancien chemin de fer nous fait penser à la folie minière de l’époque.

Je suis déterminée à monter jusqu’au sommet du terril, malgré ma peur de la hauteur. Mais l’inclinaison de la pente ne donne pas le vertige. Pour les derniers mètres, je peux compter sur la main tendue de Chloé, une jeune loossoise qui m’aide ainsi à atteindre le sommet. Chloé est gentille et chaleureuse, comme beaucoup de habitants que j’ai rencontrés à Loos-en-Gohelle. Cela me rappelle des habitants de ma ville natale. Chez moi, la région connaît aussi une transition économique : elle pourrait apprendre beaucoup d’expérience  de Loos-en-Gohelle.

Je sors de mes songes pour profiter des panoramas incroyables qui s’offrent à nous, arrivés au sommet. Ça y est, j’y suis arrivée.

 

L’escalade du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Ange Kasongo

Je m’appelle Ange Kasongo et je viens de Kinshasa en République Démocratique du Congo. La capitale est aussi la plus grande ville du pays, avec ses 12 millions d’habitants. Autant vous dire que le quotidien d’une ville de 7000 habitants me change un peu ! Quand j’ai entendu le mot « terril », je n’ai pas compris tout de suite de quoi il s’agissait. Et pour cause, la majeure partie des terrils se situent dans le Nord de la France. Même tous les Français ne savent pas forcément ce que c’est !

Quand on m’a dit qu’on pouvait y monter, j’ai sauté de joie. Au détail près que je n’avais pas prévu de chaussures de randonnée pour escalader ce terril de 186 mètres. Heureusement que mon hôte, Béatrice Bouquet, m’a prêté une paire de baskets. Oui, c’est le côté hospitalier des habitants de Loos-en-Gohelle.

Ange Kasongo en train de gravir peniblement le terril de Loos-en-Gohelle Crédit Photo: Shi Xiaohan

Ange Kasongo en train de gravir péniblement le terril de Loos-en-Gohelle
Photo: Shi Xiaohan

L’ascension avait été organisée par les jeunes du centre Les Francas. Après avoir gravi le premier « étage » du terril, certains dans le groupe sont déjà essoufflés. « Personne n’est obligé d’aller jusqu’au sommet », nous lancent les deux animateurs. Mais mon côté aventurière prend le dessus, je suis déterminée à aller jusqu’au bout ! Il faut tenir bon pour gravir ce terril. Je monte péniblement. Je m’accroche aux pierres quelques fois. Je marque des pauses incessamment. Ne m’avait-on pas dit que c’était le plat pays ici ? Qu’importe, pas après pas, j’arrive là où se situe la récompense : une vue imprenable sur Loos-en-Gohelle mais également sur tout le bassin minier.

 

Xiaohan Shi et Ange Kasongo

Escalader jusqu’au sommet du terril de Loos-en-Gohelle : première expérience pour Léa Wasil

 

Un petit réservoir de tranquillité ce terril de Loos en Gohelle. Pas seulement, c’est aussi le plus haut d’Europe. Léa Wasil, 13 ans, va l’escalader aujourd’hui pour la première fois. Avec un groupe des jeunes de 11 à 16 ans. 

 

Léa Wasil, 13 ans ( à gauche) et Chloé Skalec 12 ans, ( à droite) Crédit Photo: Ran Wei

Léa Wasil, 13 ans ( à gauche) et Chloé Skalec 12 ans, ( à droite)
Crédit Photo: Ran Wei

C’est sa première. La première fois qu’elle va accéder au sommet du terril de Loos-en-Gohelle, réputé pour être le plus haut d’Europe. Derrière ses lunettes et ses gestes discrets, Léa Wasil ne laisse transparaître aucune appréhension. Elle avait déjà grimpé un premier « étage » du terril, elle sait quand même un peu à quoi s’attendre.  » D’habitude, avec mon père, je m’arrête sur le grand espace ce qui est déjà pas mal » confie la jeune fille de 13 ans, plutôt rassuré.

Vive les selfies

Léa Wasil est née à Lens et vit à Loos-en-Gohelle avec ses parents. Habillée d’une chemise bucheron de couleur vert foncé (c’est la mode par ici), qu’elle a assortie d’un tee-shirt gris, elle n’hésite pas à se faire photographier avec ses amies, dont Chloé Skalec, 12 ans. Elles ne se sont pas quittées pendant tout le trajet !

Pourtant, la pente noire devient de plus en plus raide au fur et à mesure de la montée. Il faut éviter les grosses pierres situées ça et là. Et aussi les énormes flaques d’eau noire (la veille, il n’avait fait que pleuvoir). Certains n’hésitent pas à demander de l’aide. D’autres s’épuisent et font une petite pause. Tandis que Léa et Chloé n’ont aucune difficulté à gravir les obstacles.

Tout en haut du terril

Arrivé au sommet, tout le monde pousse un ouf de soulagement. Et prend plaisir à admirer la vue imprenable sur le bassin minier. Après quelques selfies bien mérités, Chloé fait office de guide pour son amie. Car contrairement à Léa, Chloé n’est pas à sa première escapade.  “ J’y viens toujours, ça doit être ma troisième ou quatrième  fois”, explique rapidement Chloé. Hier boudés des habitants, la politique de la ville de Loos-en-Gohelle qui consiste à permettre aux habitants de se réapproprier les terrils comme des espaces de nature commence à produire ses effets.

Après une vingtaine de minutes à dominer le paysage de Loos-en-Gohelle et de l’arrière-pays, il est déjà temps de redescendre. C’est l’étape qui peut paraître la plus facile ! Et pourtant, il faut être très prudent. “Glisser et se fracturer une jambe, c’est plus facile que d’escalader “, lance d’une voix amusante un jeune du groupe.

Même pas peur

Léa caracole en tête. Toute seule. Sa casquette retournée en arrière. Elle se la joue cool. Elle est essoufflée mais garde son sans froid. Malgré son petit gabarit, elle s’avère bien courageuse à la descente du terril, qui peut parfois faire peur. “ C’était sympa et c’est vraiment beau de voir les maisons et les beaux paysages mais ce n’est pas du tout effrayant “, commente-t-elle tout en continuant la descente. Même pas peur, vraiment ? « Je ne sais pas, comme ça, je n’ai pas eu peur », ajoute -t- elle de façon désinvolte. 

 

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Léa et Chloé après avoir escaladé le terril, haut de 186 mètres. Crédit Photo: Ran Wei

Juste le temps d’achever sa phrase, Chloé, son amie arrive finalement à nous rattraper. Les deux adolescentes se  chuchotent quelques phrases rapidement. La complicité entre les deux amies saute aux yeux.

Alors Léa ne laisse toujours pas dévoiler sa vraie personnalité, nous revoilà, sur le grand espace du départ, en bas du terril de 186 mètres que nous venons péniblement d’escalader.  Nous regardons vers le terril, les autres ont encore du chemin avant de nous rattraper. 

La descente du terril. Crédit Photo: Ran Wei

La descente du terril. Crédit Photo: Ran Wei

 

Ange Kasongo