Portrait d’un ancien mineur à Loos-en-Gohelle : l’histoire d’Henri Wozniak

Henri Wozniak, 83 ans, est l’un des sept anciens mineurs de Loos-en-Gohelle encore en vie. Il observe une vieille photo de groupe : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même d’aujourd’hui. Un témoignage précieux. 

Quel âge avez-vous monsieur? « Maintenant ? Ah je ne sais plus ». Henri Wozniak a 83 ans, précise Christiane. Henri a la maladie d’Alzheimer; recueillir son témoignage est d’autant plus important. Il observe les vieilles photos en face de lui, éparpillées sur la table en bois. Ses yeux étincelants bougent derrière ses lunettes à la recherche d’un souvenir : la mine, le service militaire, la guerre. Le résumé de sa vie est juste à l’arrière-plan, derrière lui, accroché au mur : une lettre abîmée, une photo de deux mineurs au travail, la gravure sur bois des terrils jumeaux, symboles de la ville de Loos-en-Gohelle. Et une horloge. Le son de ses aiguilles marque le temps qui passe.

Henri Wozniak regarde une vieille carte de Loos-en-Gohelle. © Stefano Lorusso

Henri continue à observer les vieilles photos et les articles. Christiane les arrange sur la table. Sa femme répond à sa place, Henri acquiesce. Son récit ne commence que quand il aperçoit un carnet noir. Et il se met à lire : « Outillage, éclairage, ventilation, sécurité, personnel, évacuation des produits… On en avait besoin, tu sais ? ». Il lit avec le doigt, comme un enfant, et des images lui viennent à l’esprit grâce à quelques notes d’il y a vingt ans. 

Henri Wozniak, d’origine polonaise, a grandi à Loos-en-Gohelle. Ou mieux, sous Loos-en-Gohelle. Lorsqu’il a commencé à travailler à la mine, en 1949, il n’avait que quatorze ans. « J’étais tout petit, je passais partout », s’exclame-t-il, fier. « Même à travers des tunnels pas plus grands que ça, tu sais ? », il montre avec ses mains. Henri est descendu pour la première fois dans la fosse 8. Il était galibot, terme en ch’ti pour définir les enfants employés aux travaux souterrains dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais.

Mineur, il a travaillé sous terre pendant 35 ans : au fond des fosses 1, 2, 7, 12, 14, 15 et 11-19 des mines de Loos-en-Gohelle-Lens, jusqu’à 1984. Galibot, mineur, puis porion, superviseur d’une fosse, peu à peu il est monté en grade. « Il faut raconter son histoire! Il adorait la mine, il connaissait tous les coins ci-dessous », explique Marie, sa voisine.

© Diaporama Sonore : Stefano Lorusso

Pourtant, Henri retrace sa vie par épisodes éparpillés, sans ordre chronologique. Chaque histoire a un début et une fin, mais pas la sienne. Il ne se rappelle que de ce qui l’a marqué, par à-coups.

Lorsque on commence à parler de la mine, tout d’abord il raconte de l’accident. « Je devrais avoir 50 ans. J’étais à 80 mètres de profondeur. J’avais ramené du matériel, le machin… l’équipement. Et puis ils ont mis la machine en route, le machin… La chaîne s’est cassée et tout m’est tombé dessus. Mes camarades ils m’ont pris, ils m’ont remonté. J’ai eu de la chance ! », il en rigole, mais ses mains tremblent. Lorsqu’il raconte sa vie, il prend son temps pour choisir les mots dont il ne se souvient plus. Et s’il ne les trouve pas, il se contente de dire « machin ».

Henri avec son casque de mineur. © Stefano Lorusso

Henri observe une photo de groupe en noir et blanc : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même. Il fait des longues pauses, avant de recommencer à parler. Le son des aiguilles résonne.

« J’ai dû quitter mon travail pendant mon service militaire en Allemagne et après à cause de la guerre en Algérie. Mais un jour mon patron m’a appelé. Il m’a demandé de revenir, ils avaient besoin de moi. Du coup j’ai abandonné la guerre et je suis retourné à la mine ».

Marie a raison : il en parle avec nostalgie, la mine, sa mine, chez lui. « Mon travail n’était pas fatiguant, j’étais habitué à la chaleur, à la terre sur le visage, à l’obscurité », raconte-t-il. Christiane nous montre l’ancienne lampe de mineur de son mari. Elle est lourde, on sent encore l’odeur du carbone. D’un geste, Henri  soulève la lampe et l’accroche sur le côté, comme avant : touours ça que la maladie d’Alzheimer n’aura pas.

Entre fleurs africaines et crapauds calamite, un havre étonnant de biodiversité sur les terrils de Loos-en-Gohelle

Deux collines de 186 mètres qui abritent plus de 150 espèces d’animaux et 190 végétaux. Les terrils de Loos-en-Gohelle, inscrits depuis juin 2012 au patrimoine mondial de l’Unesco, font la fierté des habitants de cette petite commune du Pas-de-Calais. Balade sur les terrils les plus hauts d’Europe, où la biodiversité est en mouvement continu.

“Regardez ! En haut de la tour de concentration, vous les voyez ? Deux faucons pèlerins. Il en reste que dix dans la région”, nous lance Ophélie, notre guide.

Depuis une vingtaine de minutes, nous défions la pluie incessante et arpentons le sentier boueux qui entoure la base du 11/19 à Loos-en-Gohelle. Passage rapide devant le chevalet mécanique, la salle où les mineurs se changeaient et le bâtiment de la “quinzaine” où leurs femmes retiraient le salaire deux fois par mois. Après une courte explication, nous tournons les épaules à l’ex-site d’extraction minière. Direction : les terrils les plus hauts d’Europe. Sur ces pyramides jumelles de 186 mètres de haut inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco, vivent plus de 150 espèces animales et 190 végétales.

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Ophélie Biget, guide volontaire du CPIE

Crédits: Charlotte Mesurolle

Les quatorze salariés du Centre Permanent d’Initiative pour l’Environnement (CPIE) spécialisés en biologie et écologie, répertorient les différentes espèces dans des bases internationales et communiquent parfois avec des organisations à l’étranger. “Notamment à propos du merle à plastron, originaire de l’Ecosse, qui migre ici tous les ans”.

Malgré leurs 150 millions de tonnes, “ces collines sont un lieu de mouvement continu”, explique notre guide. “Comme à la montagne, on y retrouve des courants ascendants et descendants, ce qui fait que beaucoup de rapaces viennent s’installer ici”. L’espace d’une nuit, ou de plusieurs jours, voire une saison lors de la migration. “C’est par le fait que les animaux choisissaient les terrils comme lieu de séjour que nous avons compris que la biodiversité de ces lieux était significative”.

 

Les terrils, des colosses où pullulent des variétés exotiques

Arrivés il y a six ans à Loos-en-Gohelle, les faucons ont décidé d’y fonder leur foyer et leur petits sont nés cette année. Pas de pollution ni de pesticides, les terrils sont un havre de paix pour la faune comme pour la flore. “Ne touchez pas aux plantes !” nous lance à ce moment même Ophélie, “vous risquez de toucher le panais brûlant”. Cette tubéreuse pousse abondamment sur les terrils, grâce à l’écosystème particulièrement sec et à la chaleur du terrain. “A cause de sa couleur noire et de sa composition, le sol peut atteindre les 60° pendant l’été !” assure notre guide. “Ah parce que nous sommes en été !”, je m’entends protester. Sourde à mes doléances, la météo est impitoyable. Pluie. Pluie à perte de vue.

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Prenez garde au panais brulant !

Crédits: Charlotte Mesurolle

Nous remontons le col de nos imperméables et nous continuons la marche. Le sol noir et mou s’affaisse sous nos pieds. Au fur à mesure, le chemin s’arpente et la végétation se fait plus intéressante: oseilles à écusson originaires des Alpes, pavot jaune des dunes de la côte d’Opale, séneçon du cap de l’Afrique du Sud… Des variétés décidément pas autochtones !

“Les graines se trouvaient souvent dans la laine importée. Ces plantes poussaient d’abord sur les toits des filatures”. Soudain, mon oeil est attiré par une merveilleuse fleure violette qui bondit sur un arbuste. C’est le cabaret des oiseaux, une variété originaire de la côte ainsi appelée pour la calice dans laquelle les petits oiseaux retrouvent à la fois eau et graines.

 

Une biodiversité menacée par la pollution et l’érosion du sol

Un peu plus loin, d’autres ont à faire avec des questions plus urgentes. “Quelqu’un pourrait bien construire un escalier ?”, lance une petite fille, fatiguée. Car la pente est raide, très raide. La solution n’est pas si simple, surtout si l’on veut protéger ces lieux. L’érosion poursuit quotidiennement le travail commencé par l’homme, qui a souvent puisé des terrils pour construire routes et maisons. Ainsi, des 300 terrils qui parsemaient le territoire à l’origine, il n’en reste aujourd’hui plus que 150. C’est aux propriétaires de décider comment les aménager. Les deux de Loos-en-Gohelle appartiennent à la ville (et  le carreau de fosse à la Communauté d’Agglomération de Liens-Liévin, CALL), qui a décidé pour une gestion différenciée. “C’est-à-dire, aménager différemment des zones d’un même terrain”, explique le guide “Ici, on a planté des arbres à la base du terril, en laissant la nature libre de reprendre ses droits sur les flancs”. Une bonne pratique pour protéger la biodiversité du sol nu, qui est généralement plus diversifiée que les forêts.

Terrils Loos Gohelle Biodiversité
Un des deux terrils de la base 11/19

Crédits: Charlotte Mesurolle

“Il n’y a pas trop de faune aujourd’hui, le temps ne s’y prête pas !” rigole quelqu’un. Et pourtant, les terrils abritent de nombreux amphibies et reptiles. Le crapaud calamite, typique des terrils et de la côte d’Opale, désormais en voie de disparition à cause notamment de l’assèchement des mares. “Ils pondent dans les eaux et se cachent ensuite dans le sol mou des terrils.” Ou encore le crapaud Pélodite, le lézard des murailles venant du sud de la France ou le serpent “couleuvre à collier”. Si l’on ne comprend toujours pas exactement comment ils sont arrivés là (probablement par les voies ferrées le long desquelles on transportait le charbon), on sait bien pourquoi ils sont restés: le sol.

Arrivés au premier belvédère, nous nous arrêtons et regardons autour, essoufflés. Malgré la pluie, le brouillard et la grisaille, c’est un beau spectacle qui s’offre à nos yeux. Nous ne monterons pas au sommet. ”Ca favorise l’érosion”, explique Ophélie. “Et nous sommes contre !”

Sofia Nitti