Chronique italienne : ce que les mines d’Aoste ont de commun (ou de différent) des mines de Loos-en-Gohelle

De l’extrême nord italien, à l’extrême nord français. D’une région minière, la Vallée d’Aoste, à une autre, le Nord-Pas-de-Calais. De l’Italie à la France, mon déplacement s’avère cohérent. Deux lieux de ma vie si similaires, en même temps si différents.

Une couverture de champs colorés jusqu’à l’horizon. Deux terrils-pyramides noirs assortis à un ciel couleur nuage. Des maisons en briques aux toits pentus qui semblent sortir tout droit d’un dessin d’enfant. Il faut bien le dire : lorsque je suis arrivée ici, absolument rien de ce paysage ne me rappelait l’endroit où je suis née. Habituée à des montagnes bien plus élevées que ces deux terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, en Vallée d’Aoste on ne voit jamais l’horizon. Lorsque le soleil se cache derrière les Alpes, la nuit tombe trop tôt (mais au moins il y a le soleil !).

Pourtant, le mode de vie loossois m’a tout de suite rappelé ma petite ville d’Aosta. On sort de chez soi, on rencontre un ami, un voisin, un parent, un cousin, un chien qu’on connait. Et, bien sûr, ce couple dont toute la ville parlera le lendemain. Quatre cafés au total, on n’abandonne jamais les habitudes d’une vie.

Au delà des commérages, il y a bien des similarités plus intéressantes à trouver. Hélas, je ne parle pas d’écologie. Ma ville, bien qu’entourée de nature, reste malheureusement un pas en arrière par rapport au développement durable qu’entreprend Loos-en-Gohelle. Pour trouver des points communs, il faut fouiller dans le passé.

Le village des mineurs de la Mine de Cogne (2.500 m) © Wikipédia (https://it.wikipedia.org/wiki/File:Villaggio_Minatori.jpg)

C’est à Cogne, le village où j’ai grandi entre les sapins et les furets, qu’on trouve la plus haute mine d’Europe. Située à 2 500 mètres d’altitude, les mineurs devaient monter jusqu’à ces sommets des plus hauts rochers d’Italie au lieu de descendre au sous-sol à la recherche du charbon. Pour se faufiler ensuite dans les entrailles de la montagne. Ainsi, le village des mineurs était surélevé. Le nez en l’air, il est encore bien visible aujourd’hui. Ils y habitaient à plus de mille à l’époque. Comme dans le bassin minier, la vallée d’Aoste a accueilli beaucoup d’immigrés avec l’ouverture de la mine.

Le village des mineurs, aujourd’hui © Wikipédia

A Cogne on extrayait du minerai de fer, matière première pour l’aciérie de la ville d’Aosta. Rouillée et chancelante, cette usine sidérurgique ne pouvait que s’appeler que « Cogne ». Ses fumées continuent à obscurcir – et polluer – le ciel bleu de chez moi, même si la mine a définitivement fermé en 1969.

La mine n’est pas juste un lieu, mais un monde fascinant que beaucoup d’écrivains ont essayé de raconter. Une société, un mode de vie que les Loossois connaissent très bien. C’est justement le travail de l’association La Chaîne de Terrils : permettre aux habitants de se réapproprier de ce patrimoine. Ainsi, aujourd’hui les jeunes Loossois  savent raconter leurs lieux du passé.

La Mine de Cogne, panorama à 2.500 m © Wikipedia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mniere_di_Cogne_5.JPG )

En revanche, en Vallée d’Aoste, le monde de la mine a été complètement oublié. Un patrimoine commun qui n’a jamais été valorisé. Le Comité Coeur de Fer (Comitato Cuore di Ferro) se bat pour cette cause. Il a récemment présenté un projet pour la création d’un parc minier, lieu de décryptage pour les touristes et les locaux, qui permettrait de redécouvrir ces lieux isolés.

Il y a 30 ans, ma région cherchait déjà des solutions : l’idée était celle de rouvrir la voie ferrée qui reliait le village de Cogne (2000 m) à la ville d’Aosta (600 m), creusée dans la montagne. Après 25 ans de travail et 30 millions d’euros de dépenses… le « train de la mine de Cogne » n’est jamais parti. Un énorme scandale, un honteux gaspillage dont personne comprend les raisons. Aujourd’hui, tout est à l’abandon. Avec la perte des derniers mineurs, on oublie une partie de notre histoire.

De la mine la plus haute d’Europe, au terril le plus haut d’Europe, pour m’en souvenir il a fallu venir à Loos-en-Gohelle et écrire cet article.

J’imagine sept jeunes jeunes journalistes en reportage à Cogne pendant deux semaines. Il y aurait bien de choses à dire.

Marcel Caron, ancien maire de Loos-en-Gohelle : un mandat consacré à la mémoire et la la culture

Fin des années des 70, les puits de mines ferment les uns après les autres dans le bassin minier. Marcel Caron, alors maire de Loos-en-Gohelle (et père du maire actuel), entreprend envers et contre tous, la préservation du patrimoine minier. Rencontre.

Marcel Caron, ancien maire de Loos-en-Gohelle © Martina Mannini

C’était la fin d’un empire. Avec la fermeture progressive des mines et l’arrêt de l’extraction de charbon, la population sombre dans un pessimisme noir. Elu maire de Loos-en-Gohelle, une petite ville de 7000 habitants au coeur du bassin minier, Marcel Caron n’a pas souhaité se résoudre à voire disparaître les chevalets, les terrils et les bâtiments de la fosse du 11-19. A une époque où la majeure partie des habitants souhaitaient tout raser, ne souhaitant plus entendre parler de charbon. L’objectif du maire : faire du site un lieu de mémoire collective.

Partir des racines

C’est à partir de ce projet que les festivités des Gohelliades sont lancées. Quand l’industrie minière a cessé d’exister, les gens se sentaient perdus, tout à coup inutiles et incompétents malgré eux. « A l’époque, monsieur l’ingénieur dirigeait tout« , se souvient Marcel Caron. Même après, les traces de la domination minière restaient visibles à chaque coin de rue : dans les propriétés de quartier, dans les installations, dans les stades… Le travail s’était arrêté, mais la ville ? Personne n’en parlait. Pour Marcel Caron, il fallait se relever et commencer une nouvelle vie à partir du passé. « Le territoire changeait autour de nous, et on devait profiter du temps donné pour fixer les souvenirs trop longtemps ignorés« . Il insiste :  » Des souvenirs qui étaient révélateurs à la fois de la vie et de la richesse spontanée des Loossois« .

En chemin vers le festival

Marcel Caron pense à organiser des activités culturelles. Il voit la culture comme une piste d’avenir pour donner une nouvelle dimension à la région. A l’époque, on le considère comme un fou. Aux réunions des syndicats intercommunaux, apparemment personne ne semble comprendre l’importance d’un tel projet. Malgré tout, le maire réussit à réunir une quinzaine de bénévoles autour de son projet. L’idée sera formalisée en 1982.

« Au début, on est parti un peu dans toutes les directions », explique-t-il. « On voulait valoriser les passions des gens, découvrir les petits trésors personnels qu’ils avaient tendance à cacher dans leurs maisons, puisqu’ils avaient vécu longtemps dans un esprit de soumission ». L’équipe de Marcel a donc organisé des expositions, des soirées et des concours qui tournaient autour de plusieurs formes d’expression : la danse, le chant, l’écriture, l’art, etc.

Début des Gohelliades

Lors de la première édition du festival des Gohelliades en 1984, il y avait de tout et notamment des collectionneurs, de peintres, des poètes patoisants. « Je me souviens d’une formidable maquette en miniature de l’ancienne fosse où est actuellement implanté le Louvre« , raconte l’homme en souriant.

Le vrai choc restait à venir. Bientôt, le projet s’est tourné vers les symboles visibles de la région : les terrils. Pour montrer brutalement aux gens que ces lieux typiques pouvaient être regardés autrement et redevenir ‘vivants’. Plusieurs opérations de décoration de ces cônes noirs se succèdent, pour donner à nouveau envie à la population de lever la tête vers eux.

Marcel souligne les gros efforts fournis en cours de réalisation, aux prises avec un lieu presque inaccessible, où tout devait être transporté à la main. « Une fois, on a blanchi la pointe du terril. Une autre fois, on a mis un triple collier tout autour. Et encore une autre fois, un miroir aux alouettes qu’on pouvait voir jusqu’à 40 kilomètres à la ronde » Ce sont les images qu’il voit figurer dans sa tête. L’ancien maire s’est ensuite rendu compte que ça fonctionnait : il y avait une accroche, les habitants se mobilisaient en masse pour participer à la fabrication des outils de décoration.

Explorer l’identité

L’équipe est donc passée à l’organisation d’événements scéniques avec des montages son et lumière en plein air (dans le terril plat du puits du 15 bis, ingénieusement aménagé en théâtre de verdure). Elle collaborait avec les associations locales et des clubs de haut niveau, ouverts à tous. « On a quand même choisi de gérer le processus de création sous forme de travail de créativité encadré. C’est-à-dire que chacun pouvait participer librement au ‘jeu’, apporter une idée, mais tout devait tourner autour du thème du patrimoine et de l’identité de la Gohelle ».

Finalement, en 1987, les efforts du groupe sont récompensés et le spectacle populaire « Terre d’en haut, terre d’en bas » est représenté sur les ruines du carreau de fosse 11/19, fraichement fermé, animé par une centaine de figurants non-professionnels. Par la suite, grâce à une nouvelle et fructueuse collaboration avec l’organisme intercommunal Culture commune, dont le laboratoire artistique s’installe à la Base 11/19, les activités culturelles à Loos trouvent finalement une plateforme stable, alimentées par un réseau énergique qui reste fidèle à la philosophie initiale du projet : un mélange entre professionnalisme et forte implication des habitants.

Un exploit difficile

« Notre cible était de rendre le festival accessible à tous et d’attirer un public provenant y compris des territoires en dehors de la commune. Mais le long du parcours on a rencontré des obstacles ». L’expression sur le visage de Marcel Caron change, il dévient plus sérieux. Il raconte qu’en 1984, lors du lancement du projet, et dans les années suivantes, il n’y avait eu aucun relais positif sur ces actions dans la presse locale. Un empêchement lié aux préjugés. « Tout autour en France, s’était formée une image du Nord détestable. Malheureusement relayée par les gens de la région eux-mêmes. Quand je parlais de ce projet culturel à Paris, tout le monde se demandait ce qu’il pouvait bien sortir de bon de cette région composée de pions capables de travailler mécaniquement pendant des heures ».

Marcel Caron, par contre, voyait bien plus de choses derrière cette image. Il voyait un ensemble original et riche en potentiel. « Ce qui m’a frappé au cours de mon mandat, c’est que je suis tombé sur des personnes assez extraordinaires, qui m’ont appris des choses inconnues et intéressantes. Dans mon travail, j’ai voulu partir de ce qui les gens ressentaient. J’ai essayé de les mettre en condition de pouvoir extérioriser leurs pensées. » Son but était de transformer la négation de la réalité vécue en quelque chose de positif. « Je cherchais un moyen pour révéler leurs propres capacités et les aider à développer un sentiment de fierté et d’appartenance au bassin minier. »

 

Portrait d’un ancien mineur à Loos-en-Gohelle : l’histoire d’Henri Wozniak

Henri Wozniak, 83 ans, est l’un des sept anciens mineurs de Loos-en-Gohelle encore en vie. Il observe une vieille photo de groupe : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même d’aujourd’hui. Un témoignage précieux. 

Quel âge avez-vous monsieur? « Maintenant ? Ah je ne sais plus ». Henri Wozniak a 83 ans, précise Christiane. Henri a la maladie d’Alzheimer; recueillir son témoignage est d’autant plus important. Il observe les vieilles photos en face de lui, éparpillées sur la table en bois. Ses yeux étincelants bougent derrière ses lunettes à la recherche d’un souvenir : la mine, le service militaire, la guerre. Le résumé de sa vie est juste à l’arrière-plan, derrière lui, accroché au mur : une lettre abîmée, une photo de deux mineurs au travail, la gravure sur bois des terrils jumeaux, symboles de la ville de Loos-en-Gohelle. Et une horloge. Le son de ses aiguilles marque le temps qui passe.

Henri Wozniak regarde une vieille carte de Loos-en-Gohelle. © Stefano Lorusso

Henri continue à observer les vieilles photos et les articles. Christiane les arrange sur la table. Sa femme répond à sa place, Henri acquiesce. Son récit ne commence que quand il aperçoit un carnet noir. Et il se met à lire : « Outillage, éclairage, ventilation, sécurité, personnel, évacuation des produits… On en avait besoin, tu sais ? ». Il lit avec le doigt, comme un enfant, et des images lui viennent à l’esprit grâce à quelques notes d’il y a vingt ans. 

Henri Wozniak, d’origine polonaise, a grandi à Loos-en-Gohelle. Ou mieux, sous Loos-en-Gohelle. Lorsqu’il a commencé à travailler à la mine, en 1949, il n’avait que quatorze ans. « J’étais tout petit, je passais partout », s’exclame-t-il, fier. « Même à travers des tunnels pas plus grands que ça, tu sais ? », il montre avec ses mains. Henri est descendu pour la première fois dans la fosse 8. Il était galibot, terme en ch’ti pour définir les enfants employés aux travaux souterrains dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais.

Mineur, il a travaillé sous terre pendant 35 ans : au fond des fosses 1, 2, 7, 12, 14, 15 et 11-19 des mines de Loos-en-Gohelle-Lens, jusqu’à 1984. Galibot, mineur, puis porion, superviseur d’une fosse, peu à peu il est monté en grade. « Il faut raconter son histoire! Il adorait la mine, il connaissait tous les coins ci-dessous », explique Marie, sa voisine.

© Diaporama Sonore : Stefano Lorusso

Pourtant, Henri retrace sa vie par épisodes éparpillés, sans ordre chronologique. Chaque histoire a un début et une fin, mais pas la sienne. Il ne se rappelle que de ce qui l’a marqué, par à-coups.

Lorsque on commence à parler de la mine, tout d’abord il raconte de l’accident. « Je devrais avoir 50 ans. J’étais à 80 mètres de profondeur. J’avais ramené du matériel, le machin… l’équipement. Et puis ils ont mis la machine en route, le machin… La chaîne s’est cassée et tout m’est tombé dessus. Mes camarades ils m’ont pris, ils m’ont remonté. J’ai eu de la chance ! », il en rigole, mais ses mains tremblent. Lorsqu’il raconte sa vie, il prend son temps pour choisir les mots dont il ne se souvient plus. Et s’il ne les trouve pas, il se contente de dire « machin ».

Henri avec son casque de mineur. © Stefano Lorusso

Henri observe une photo de groupe en noir et blanc : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même. Il fait des longues pauses, avant de recommencer à parler. Le son des aiguilles résonne.

« J’ai dû quitter mon travail pendant mon service militaire en Allemagne et après à cause de la guerre en Algérie. Mais un jour mon patron m’a appelé. Il m’a demandé de revenir, ils avaient besoin de moi. Du coup j’ai abandonné la guerre et je suis retourné à la mine ».

Marie a raison : il en parle avec nostalgie, la mine, sa mine, chez lui. « Mon travail n’était pas fatiguant, j’étais habitué à la chaleur, à la terre sur le visage, à l’obscurité », raconte-t-il. Christiane nous montre l’ancienne lampe de mineur de son mari. Elle est lourde, on sent encore l’odeur du carbone. D’un geste, Henri  soulève la lampe et l’accroche sur le côté, comme avant : touours ça que la maladie d’Alzheimer n’aura pas.

Portrait de Clément Ere, ancien mineur de Loos-en-Gohelle : « Le bassin minier, c’est notre identité ! »

Clément Ere avait treize ans, mesurait à peine 1m20 quand il est descendu la première fois dans la mine. « quand j’en suis sorti, je faisais 1m90 », s’amuse-t-il. Aujourd’hui, il a 80 ans et habite Loos-en-Gohelle. Récit d’une vie extraordinaire.

Clément ERE, ancien mineur de Loos-en-Gohelle, montre fière l’affiche de son spectacle théâtrale – © Stefano Lorusso

« Imaginez-vous un gars de treize ans aujourd’hui descendre dans une mine, tout seul à cinq heure du matin. » Loos-en-Gohelle, 1951. Clément Ere donne son premier coup de pioche dans les galeries du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. « J’ai été mineur et j’en suis fier. Pour pouvoir avancer, il faut regarder en arrière. Le bassin minier, c’est notre identité », assène-t-il.

Aujourd’hui, à 80 ans, il est le protagoniste d’une pièce de théâtre sur sa vie et, par ricochet, sur l’histoire récente de tout le bassin minier Mine de rien, mis en scène par Cécile Orsennat et Xavier Lacouture, et en musique par Thierry Montaigne.

Revenons en 1948, la deuxième guerre mondiale est terminée. La France est à genoux, la population est éprouvée, le charbon est la seule source d’énergie disponible. Il faut reconstruire le pays et gagner la bataille du charbon. L’enjeu justifie la nationalisation des bassins miniers du Nord-pas-de Calais, du Nord, de Lorraine, du Centre et du Midi. La société publique Les Charbonnages de France vient d’être crée pour gérer les concessions minières. Un seul mot d’ordre : produire. En 1950, 27 millions de tonnes de charbon sont extraites des bassins du Nord et du Nord Pas-de-Calais. En 1960, ce sera 29 millions.

Clément ERE revient sur son passé de mineur à Loos-en-Gohelle – © Stefano Lorusso

« Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. J’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix »

À l’époque, Clément Ere n’était qu’un gosse, comme il le raconte dans la chanson « Qu’un gosse » tirée de sa pièce de théâtre (Pendant six longues années/j’ai fait ce boulot d’homme/J’étais un bon mineurs, j’étais une bête de somme/J’ai oublié ma peur). Il est embauché à la fosse 4 de Lens. « Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. Quand j’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix ».

C’est un géant gentil, Clément, son regard est bon, pacifique, accueillant. Ses yeux se mouillent de larmes durant son récit. Il parle et il transporte l’auditeur dans les mines. On sent l’odeur acre et toxique du charbon. On est plongé dans les grèves. On entend les voix rauques et infernales des ouvriers. « Je travaillais au triage, on avait toujours le « cul à l’gaillette » [expression pour dire que la poussière était tellement épaisse qu’elle encrassait de noir la peau des ouvriers jusque dans les parties intimes NDLR]. »

« J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. »

Toujours grâce au récit de Clément, on atterrit dans un coin de sa maison en 1942. Même s’il n’avait que trois ans, il se souvient des policiers collaborationnistes français qui ont débarqué pour déporter son père communiste dans les champs de travail nazis, en Allemagne.

Il a gardé une image intacte du jour où son père est revenu  : « J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. Il faisait 35 kilos et un mètre quatre vingt. Je ne l’ai pas reconnu. » Son père trouva ensuite un travail dans la mine en tant que aiguillier. Il vivra la saison de la bataille du charbon et des grands grèves ouvrières de 1948 et 1963. « Je me rappelle d’une grève de huit semaines, les mineurs n’étaient donc pas payés, on ne mangeait que de carottes. Et encore fallait-il en avoir ! ».

« [La silicose] me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper de l’univers minier. En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. »

Sous ses yeux, la transformation d’un territoire

L’exploitation du charbon a marqué le territoire en profondeur. Le lait noir des mamelles de la terre l’a nourri. Il lui donné la vie, il l’a fait grandir. Mais il lui a donné également la mort. D’abord, économique : quand, dans les années 70, l’Etat considère que le charbon n’est plus rentable, il s’est progressivement désengagé. Aujourd’hui, le taux de chômage s’élève au 11,7% au Nord-Pas-de-Calais (INSEE 2017). La catastrophe est également humaine : la poussière de charbon entraîne de nombreuses silicoses, maladies pulmonaires graves, souvent mortelles.

« Cette maladie me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper des mines » raconte Clément. « En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. Vingt-huit mois de service militaire. J’ai reçu toutes les décorations, il ne me manque que la légion d’honneur. » Clément a vu le danger arriver à temps. Presque tous ses collègues de l’époque sont morts aujourd’hui. « Avant mon mariage, le médecin avait trouvé des traces de noir dans mes poumons, en regardant ma tomographie [technique d’imagerie de l’époque, NDLR]. »

Une fois les chapitres de la mine et de l’Algérie refermés, comme dit la chanson « et puis y’a eu l’Armée/alors j’ai fait le choix/de ne pas y retourner/c’était pas fait pour moi/alors j’ai préféré l’autre chemin de croix/le passage obligé, la guerre en Algérie », le jeune Clément découvre être malade. Un point de pleurésie, une maladie qui attaque la plèvre, cette membrane enveloppant et protégeant les poumons. Il s’en sortira, en se soignant à l’hôpital de Lens, où il a l’idée de demander du travail durant sa convalescence.

Une vie engagée

Quand il raconte ces épisodes de sa vie, les grandes mains de Clément fendent l’air avec des larges gestes. Il a beau affirmer qu’il « ne veut pas parler de politique », ses actions le trahissent. Lui, qui a été l’un des promoteurs de la nomination du bassin minier de Nord-Pas-de-Calais en tant que Patrimoine mondial de l’Unesco en 2012. Personne n’y croyait.

Le maire écologiste de Loos-en-Gohelle, Jean-François Caron, avec tous les acteurs du projet Mission Bassin Minier se sont battus pour cet objectif et l’ont remporté.

Parmi les soutiens de la première heure, Micheline Ere, la femme de Clément, une présence constante dans sa vie, récemment disparue. « On faisait tout ensemble. Elle était une personne responsable, toujours là où les gens en avaient besoin », sa voix puissante et ronde s’incline et se brise, son regard touche par terre et deux grandes larmes sillonnent son visage.

A quatre-vingt ans, Clément Ere garde ses deux enfants qui travaillent à l’étranger. Ayant beaucoup souffert dans sa vie, ce mineur est le symbole d’un territoire qui aujourd’hui tente de repartir, en valorisant son histoire liée à la mine et en lançant un projet de relance sur l’économie durable : l’objectif est de passer de l’énergie noire à l’énergie verte.

Témoignage de Francis Maréchal, petit-fils et arrière petit-fils de mineur

Il s’appelle Francis Maréchal. Aujourd’hui adjoint au maire de Loos-en-Gohelle, il revient sur le passé du travail à la mine de sa famille.

C’est une famille de trois Léon. Son grand-père paternel s’appelait Léon. Son arrière grand-père paternel s’appelait Léon. Et son oncle s’appelle Léon. Francis est entouré de Léon.

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Léon Maréchal, l’arrière grand-père Crédit photo Francis Maréchal

Tous ont un point commun : ils ont travaillé à la mine.

 » Mon grand-père est né un peu avant la guerre 14-18, a travaillé bien avant la guerre 39-45, à la fin de la guerre, il fallait produire plus de charbon pour reconstruire le pays« , raconte Francis. C’était en pleine première révolution industrielle. « Du temps de mon arrière-grand père, on travaillait à la main. Il n’y avait pas de machine. C’est à l’époque de mon grand-père que sont apparus les marteaux piqueurs. »

Problème : en éclatant, la veine de charbon dégageait bien plus de poussières. Ce qui a finalement conduit le grand-père à être atteint de la silicose, du nom de la poussière de silice qui pénétrait profondément dans les poumons des mineurs. Francis n’a que six ans quand il perd son grand-père.

« Il travaillait dur pour gagner un bon salaire et des primes mais il y a finalement laissé sa vie puisqu’il est mort à 40 ans. » Quand il était petit, il se souvient que beaucoup de mineurs étaient emportés par la silicose. «  J’ai finalement plus connu mon arrière grand-père que mon grand-père » , résume-t-il.

L’enfant de la mine

Le grand-père de Francis a eu deux garçons : André et Léon, le parrain de Francis. Tous les deux ont travaillé à la mine mais à des postes différents, André descendant « au fond » et Léon restant « au jour » (et ne descendait jamais au fond).

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Léon, le grand-père mort de la silicose. Crédit photo Francis Maréchal

« Mon père André était électro-mécanicien, il descendait au fond pour installer, entretenir et réparer les machines et installations électriques« . Car à l’époque, les machines cassait la roche pour en extraire le charbon. « Il a passé 32 ans au fond et n’a jamais souffert de la silicose« .

Pour les parents de Francis, c’était très important de faire des études et de sortir de l’univers de la mine. « Les mineurs gagnaient bien leur vie mais le travail était très pénible. Surtout, ils pouvaient bénéficier d’un logement fourni par Les Houillières (résultant de la nationalisation des anciennes concessions minières) et obtenir gratuitement le charbon pour se chauffer« . Francis a donc fait ses études et est devenu enseignant. il est même aujourd’hui adjoint au maire au travaux, à la sécurité routière et au haut débit.

Ahmed NEIMA

Rencontre avec Clément Ere, ancien mineur de Loos-en-Gohelle

Il n’avait que 13 ans quand il a commencé à travailler à la mine de Loos-en-Gohelle. A quatorze ans, Clément Ere descendait pour la première fois « au fond ». Pendant sept ans, il a gagné sa vie à la mine, avant de s’engager volontairement pour l’Algérie. Aujourd’hui septuagénaire sans séquelles liées à son activité minière, Clément nous livre son témoignage.

 

 

Crédits photo : mairie de Loos-en-Gohelle, Karin Karin, Jérémy Jännick, Lewis Hine, Anjelayo

 

Charlotte Mesurolle, Sofia Nitti