Illettrisme en Nord-Pas-de-Calais : la lecture à voix haute comme une solution

Dans la région de Nord-Pas de Calais, près de 12% des habitants sont en difficulté de lecture. Le problème touche plutôt les jeunes. Des initiatives naissent, comme la formation de lectrices pour lire à voix haute, comme à Loos-en-Gohelle.

Lectrice Marie-Françoise TEN lis l'album pour les enfatns © M-F TEN

Lectrice, Marie-Françoise TEN lit un album pour les enfants © M-F TEN

« A la tête d’une petite école, j’ai essayé de trouver la solution dans mon établissement : c’est la lecture à haute voix », explique Marianne Caron. La directrice de l’école Casadesus à Hulluch, près de Lens, s’engage avec l’association « Lis avec moi ». Elle organise des interventions régulières, entre les parents, enfants et lecteurs/lectrices bénévoles.

L’association « Lis avec moi » propose de la lecture à haute voix pour les enfants, adolescents, parents et aussi pour les détenus dans le prison. Objectif : donner envie de lire et d’apprendre. Les enfants passent du temps à choisir des livres et à les écouter. « Pour lutte contre l’illettrisme, avant tout, il faut transmettre l’envie de lire aux enfants, des plus petits aux plus grands ».

Différence entre l’illettrisme et l’analphabétisme

Même en ayant été scolarisées, les personnes illettrées ne possèdent pas une «  maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture, du calcul, des compétences de base, pour être autonomes dans les situations simples de la vie courante », selon l’Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme (ANLCI). Par exemple, un illettré a du mal à déchiffrer ses courriers, les emballages des aliments et ont des difficultés à remplir les documents administratifs.

On parle d’analphabétisme quand la personne ne maîtrise absolument pas la lecture et qu’elle ne sait pas écrire, souvent parce qu’elle n’a jamais eu l’occasion de suivre un apprentissage ou qu’elle a développé des capacités permettant de contourner ce handicap.

 

Mariane CARON, directrice d'école maternelle Casadesus à Hulluch © Stefano Lorusso

Mariane CARON, directrice d’école maternelle Casadesus à Hulluch © Stefano Lorusso

Pour Marianne Caron, l’école a un rôle majeur de la prévention et de la lutte contre illettrisme. En nouant un partenariat entre la famille, l’association et les enfants. C’est ce qu’on appelle la « co-éducation », un travail la main avec les parents.

La solution de la lecture à haute voix

Reste que le métier de lecteur ou la lectrice n’est pas encore officiellement considéré comme une profession. « Ah bon ! C’est un métier ça ?… Et vous êtes payés pour ça ? » Réflexion souvent entendue par les lecteurs de « Lis avec moi ». C’est le témoignage qui ressort de l’ouvrage collectif L’album, une littérature pour tous les publics. Pour Marianne Caron, la formation lectrice pour les papas-lecteurs et mamans-lectrices est l’une des solutions contre l’illettrisme.

Le préface de « l’album, une littérature pour tous les publics » paru novembre 2010, et fruit de Forum permanent des pratiques en Nord-Pas de Calais, le résume très bien : « Ce ne sont que de petits signes noirs sur du papier blanc. La lecture nous rend plein de paroles dans la vie. Ce ne sont que de petits signes noirs sur du papier blanc. Pourtant ce sont des portes qui ouvrent vers le monde. Ils sont comme le voyageur qui vous accueillez dans votre maison. Des signes secrets qui ont des trésors. Allez-y ! Creusez !». 

Etat des lieux dans la région

Le site officiel du Ministère de l’Éducation Nationale affiche environ 12% d’illettrisme au Nord-Pas de Calais en 2016. En 2011, l’INSEE notait que la région Nord-Pas-de-Calais comptait « 12 % des personnes âgées de 18 à 65 ans connaissant des difficultés graves ou importantes face aux fondamentaux de l’écrit, contre une moyenne nationale de 7% ». Soit près de 170 000 personnes dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais et 2,5 millions de personnes à l’échelle nationale. « Le différentiel de la région avec la moyenne nationale s’est réduit puisque ces chiffres s’élevaient respectivement à 15%et 9%en 2004 « , note l’INSEE dans un rapport datant de décembre 2012.

 

Des témoignages canadiens centenaires dans les souterrains de Loos-en-Gohelle

Avec des crayons bleus, ils s’écrivaient sur les murs des directives. Ils dessinaient pour faire passer le temps. Certains ont carrément sculpté dans la paroi. Ces oeuvres sont restées intactes dans des souterrains qui ont contribué à la l’histoire de la guerre à Loos-en-Gohelle.

La redécouverte

Ces souterrains sont connus de la population depuis bien longtemps « Mon beau-père, qui est né en 1934, me racontait que dans son enfance, il lui arrivait d’aller y jouer » raconte Gilles Payen, bénévole de l’association Loos sur les traces de la Grande Guerre. « Cependant, ils ont du être fermés à un moment pour des raisons de sécurité ».

Dans les années 1990, le maire de l’époque Marcel Caron décide de mettre en place un projet de champignonnière avec des jeunes dans le cadre des travaux d’utilité communautaires (TUC). Avec l’aide des anciens mineurs Henri Wozniak et Alfred « Fredo » Duparcq (l’actuel président de l’association Sur les traces de la Grande Guerre), ils dégagent l’entrée de ces tunnels laissés à l’abandon.

Le groupe britannique Durand Group, composé de bénévoles historiens et archéologues de renom, décide dans les années 2000 de visiter ses souterrains et de les explorer en profondeur. En 2001, une bénévole de l’association Sur les traces de la grande guerre, Isabelle Pilarowski, décide de prendre en photos l’ensemble des graffitis retrouvés sur les parois des tunnels, et commence à chercher les références des soldats-artistes.

Les traces d’une guerre centenaire

Durant la première guerre mondiale, trois grandes batailles vont se jouer à Loos-en-Gohelle. Lors de la bataille de Loos, en 1915, les Britanniques réalisent le premier jour une percée à travers les tranchées allemandes et prennent la ville de Loos. Cependant, faute d’approvisionnement et de communications, les Allemands les repoussent finalement hors du site. Plus de 50 000 soldats y perdent la vie. Désireux néanmoins de se rapprocher le plus possible du front adverse, les Britanniques envoient leurs tunneliers gallois creuser au sud-est du village. De janvier 1916 à avril 1917, les deux armées se livrent une guerre de souterrains. On connaît aujourd’hui ce système souterrains comme le « Copse Tunnel ».

En août 1917, il y a exactement 100 ans, le lieutenant-gouverneur canadien Arthur Currie décide de capturer la Cote 70 lors d’une mission pour reprendre la ville de Lens des mains ennemies. Ils repoussent les Allemands vers Vendin-le-Vieil, à l’emplacement actuel de la Grande Résidence, à Lens. Les canadiens décident dès alors de se réapproprier les tunnels allemands et de les relier aux souterrains britanniques. Et ils avaient emmené avec eux… des crayons bleus.

 

 

Stock et Perry: l’amitié jusqu’au bout ?

George W. Stock, né en 1884 à Londres, en Angleterre et Kenneth F. Perry né en 1897 à Arnprior en Ontario sont tous deux engagés dans le 5ème bataillon des Forces expéditionnaires canadiennes. Le premier a les yeux bleus, les cheveux bruns et à 33 ans. Le second n’a que 20 ans, il a les yeux foncés et les cheveux bruns. Aucun des deux hommes n’est marié.

On retrouve les graffitis de deux soldats côte à côte. Ils meurent à trois jours d’intervalle, Perry le 15 août et Stock, le 18. Aujourd’hui on peut trouver la tombe des deux hommes, enterrés l’un à côté de l’autre, au Loos British Cemetery, à quelques pas du nouveau mémorial canadien de la Cote 70.

 

Passeurs de Mémoire à Loos-en-Gohelle : une aventure humaine pour un monde meilleur

Sylviane Roszak, professeure d’histoire, est l’une des responsables de l’association Passeurs de Mémoire, qui engage les jeunes adolescents dans les recherches et mises en scènes de l’histoire de Loos-en-Gohelle. Entretien avec Sylviane Roszak.

Sylviane Roszak (à droite), est présidente de l’association Passeurs de Mémoire et son élève Clémenté Rabito, coordinateur de cette association. © Yan CHEN

Qui sont les membres de Passeurs de Mémoire ?

Sylviane Roszak : On compte maintenant une dizaine de jeunes adolescents âgés de 11 à 20 ans dans Passeurs de Mémoire. La plupart sont mes élèves. J’ai constaté, dans mon collège, que certains des élèves qui ne sont pas forcément ceux qu’on appellent les « bons élèves » ont énormément d’idées et d’envies. Ils veulent essayer à la chanson, à la danse ou même à la magie.

Qu’est-ce qu’on propose exactement dans cette association ?

Sylviane Roszak : Au départ c’était justement un atelier pour les jeunes afin de passer un moment ensemble autour des recherches historiques et documentaires. Puis, les jeunes ont eu envie de créer des spectacles. On a alors mis en place progressivement des spectacles comme par exemple un « one man show » au foyer des personnes âgées ou les spectacles thématiques en chansons, en poésies et en archives à l’occasion des grands événements.

Quel est l’objectif de Passeurs de Mémoire ?

Sylviane Roszak : L’objectif est de donner une occasion pour que les jeunes puissent s’exprimer et avoir accès à connaître leur histoire, à leur patrimoine. Nous essayons aussi de transmettre les émotions aux personnes qui regardent les spectacles.

Spectacle de Passeurs de mémoire « Mon grand-père était mineur » le 3 juillet 2017 au Foyer Omer Caron © Facebook de Passeurs de mémoire

Qu’est-ce qui relie ces jeunes adolescents autour d’un spectacle?

Sylviane Roszak : Ce n’est pas un simple groupe de jeunes. C’est avant tout une aventure humaine. Comme les âges de ces jeunes varient de 11 à 20 ans, ils n’ont pas forcément les mêmes centres d’intérêts. C’est un peu surprenant mais les spectacles ont eu un grand succès. Je ne peux pas expliquer la magie au sein de notre groupe.

Pourquoi on dirige les jeunes vers le travail sur l’histoire?

Sylviane Roszak : La mémoire a le droit de ne pas être oubliée. On essaie de transmettre cet esprit aux jeunes. A mon avis, si on ignore son passé, on ne peut pas se projeter vers l’avenir.

Passeurs de Mémoire permet à ces jeunes de réfléchir sur les erreurs du passé et l’évolution actuelle de la société. Quand on réfléchit, on peut être amené à contester ce qui se passe en disant que ce n’est pas normal. Si on ne réfléchit pas, on accepte tout. C’est à vous les jeunes de prendre la charge pour changer le monde, le monde sera ce que vous voulez qu’il soit.

Quelle est la responsabilité assumée par Passeurs de Mémoire dans le monde actuel?

Sylviane Roszak : Evidemment on peut faire évoluer le monde dans lequel on vit. On veut que ce soit un monde d’entraide, de solidarité et de fraternité plus qu’un monde d’indifférence. On est là pour inciter les jeunes à réfléchir. On leur montre les différences et également « les meilleurs plats ». « Les meilleurs plats » sont ceux qui mélangent au maximum les ingrédients. Une société meilleure, c’est celle qui prend la meilleur de chaque. C’est justement le partage de tout ce qui fait notre force qui peut rendre le monde meilleur. Ce qui m’importe, c’est de faire notre petit travail à notre niveau. Si il n’y pas cet effort dans une société, les sociétés qui se nourrissent de l’angoisse vont tout droit vers le burn-out. Je pense que si chacun a son petit niveau de faire ce travail, ce serait déjà pas mal.

Clémenté Rabito, élève de Sylviane Roszak et coordinateur de Passeurs de Mémoire, a chanté un morceau de Nuit et brouillard de Jean Ferrat durant notre interview.

Propos recueillis par Yan CHEN

Loos-en-Gohelle : des habitantes retracent l’histoire de résistants ayant protégé des enfants juifs durant la seconde guerre mondiale

De l’héroïsme et du mystère : il n’en fallait pas plus pour que trois habitants de Loos-en-Gohelle se lancent dans une enquête historique de haut vol. Ils ont patiemment retracé l’histoire de ce couple ayant hébergé des enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Ils ont vu apparaître le nom des Tysiak pour la première fois dans les pages d’un magazine d’histoire locale en 2005. Ces trois lignes, traduites d’un texte polonais datant du 1945, décrivaient un couple de paysans loossois comme des courageux bienfaiteurs… ayant risqué leur vie en hébergeant deux enfants juifs pendant l’occupation !

Depuis, Sylviane Roszak, Jacqueline Lucas et Florence Chaumorcel se sont lancés à la recherche de l’histoire de famille. Cet héroïsme, entouré de mystère, devient leur obsession. Elles veulent à tout prix reconstruire toute l’histoire et rendre hommage à tous ses protagonistes. Problème : le nom de Tysiak ne figure plus dans les fichiers des archives de la mairie.

La maison de la famille TYSIAK, aujourd’hui reconstruite © Martina Mannini

Au numéro 206 de la route de Béthune, à l’entrée d’une petite maison familiale entourée de champs, une plaque discrète rappelle que cette maison a caché des enfants juifs pendant la guerre. Elle rappelle qu’au temps des premières rafles nazies, les résistants polonais du POWN, les réseaux de résistants polonais, préparaient leurs actions de sabotage entre les quatre murs de la cuisine. Qu’à l’extérieur, dans le jardin, étaient disséminés et enterrés des armes et des explosifs. Et surtout, que dans le réduit attenant à la ferme, deux enfants de 9 et 2 ans venus de Lens, passaient leurs journées en cachette à lire, dessiner et parler entre eux à voix étouffée, dans le noir.

Le dossier Tysiak

Sylviane Roszak, ancien professeur d’histoire au collège René-Cassin de Lens, connait désormais cette histoire par cœur. Elle la raconte encore avec une grande émotion. C’est, grâce à elle, aussi, si désormais on connait cet acte héroïque un peu partout en France.

La première fois qu’elle a frappé à la porte de cette maison de mineurs, en octobre 2007, c’était pour proposer à une dame toute frêle de partager son témoignage avec ses élèves. La classe participait cette année-là au concours national de la résistance, dont le thème était  ‘Résistance et sauvetage’. Et Marianna Sloma, la vieille dame en question, était la seule survivante de la famille Tysiak ayant connu cette époque.

Installée depuis soixante ans à Loos-en-Gohelle, l’octogénaire « avait une mémoire prodigieuse, un esprit très vif et pouvait raconter des tas d’anecdotes ». Sylviane et son amie et ancienne parent d’élève Jacqueline Lucas, racontent par exemple qu’elle cachait des messages du réseau POWN dans ses longs cheveux tressés afin de les transmettre à vélo, d’une boite postale à l’autre. Grâce au bruit de la grille d’entrée de la maison et du chien qui aboyait, les petits juifs savaient qu’ils devaient courir se réfugier à la porcherie, grimper par l’échelle du grenier et se cacher sous la paille. Marianna Sloma, fillette à l’époque, jouait avec ces deux enfants, leur apprenant notamment des prières catholiques.

Après la libération, ils ont longtemps continué d’avoir peur de sortir au soleil après deux ans de cachette, de craindre le cri des cochons, d’avoir la sensation d’être toujours surveillés au point d’avoir le réflexe protecteur d’apprendre l’allemand au collège. Marianna le sait car elle a longtemps conservé les liens avec eux : Myriam Troper et Norbert Cymbalista ont été scolarisés à Loos-en-Gohelle jusqu’en 1950. Pris ensuite en charge par la communauté de Lens, ils sont passés par une maison d’enfants à Versailles pour enfin partir vivre en Israël. Ils étaient même revenus dans l’après-guerre pour revoir Marianna Sloma.

 

Sylviane ROSZAK et Jacqueline LUCAS aux cotés de la stèle des Justes Loossois © Martina Mannini

Après cette rencontre prodigieuse et émouvante, Sylvaine Roszak a poursuivi ses recherches et a lancé des appels à témoins dans les journaux locaux, afin de recueillir d’autres témoignages. Elle gratte un peu et elle retrouve des personnes qui, dans le coin, se souviennent d’avoir aperçu les enfants pendant la nuit, dans le jardin, ou qui les ont retrouvés à l’école après la guerre. « Maintenant j’ai compris pourquoi les Tysiak prenaient autant de lait ! » s’était alors exclamé un dénommé Carpentier, l’éleveur de bovins de la route de Béthune.

Vers la remise des médailles

Après avoir pris contact avec les deux « enfants cachés », Myriam Troper et Norbert Cymbalista, Sylviane s’est accordée avec eux pour monter un dossier adressé à Yad Vashem, le mémorial des victimes de la Shoah situé à Jérusalem. Elle veut obtenir la reconnaissance de la famille des Loossois et leur faire attribuer le titre de « Justes parmi les Nations ». En brulant quelques étapes, les renseignements généraux viennent, mènent leur enquête et en 2009, les membres de la famille Tysiak sont nommés membres d’office de la Légion d’Honneur. Leurs noms sont aujourd’hui gravés sur le mur d’honneur dans le Jardin des Justes à Jérusalem. Lors de la remise officielle des médailles, un monument des Justes est inauguré à Loos-en-Gohelle, dans le square de la rue Jean Leroy. Marianna Sloma meurt quelque temps plus tard. Juste après avoir connu la notoriété conséquente aux reportages télé et aux articles de la presse régionale et nationale.

La plaque commémorative à l’entrée de la maison des Tysiak, route de Béthune © Martina Mannini

Le dossier Baudry

Qui sont vraiment ces deux enfants et pourquoi se réfugient-ils à Loos-en-Gohelle? Autrement dit : qui est à l’origine de cette histoire de sauvetage ? Sylviane et ses amies se sont posées cette même question.

Retour en arrière. Dans les années 40, les Cymbalista travaillaient comme tailleurs à Lens. Des bribes d’information sur de la rafle du Vel d’Hiv à Paris en juillet 1942 alimente ce qu’on croyait être une rumeur à l’époque.  Les Cymbalista décident alors de mettre leurs enfants à l’abri pour un moment. Leur voisin Emile Baudry, commerçant,  les conduit à la campagne en pleine nuit avec une charrette jusque Loos-en-Gohelle. Il avait chargé leurs affaires et leurs petits lits d’enfant. Les époux Cymbalista comptaient aller récupérer bientôt Myriame et Norbert. Mais c’était sans compter leur arrestation le 11 septembre 1942 par les Allemands. Ils sont déportés à Auschwitz, d’où ils ne reviendront jamais.

Plusieurs années de silence plus tard, en 2002, lors de la cérémonie du 60ème anniversaire de la rafle de Lens, le fils d’Emile Baudry, le commerçant, dévoile en l’histoire en parlant de l’attitude courageuse de son père pendant la guerre. Il se demande pourquoi personne n’a d’ailleurs demandé également une reconnaissance.

C’est un professeur retraité d’histoire de Lens, M. Durand, qui en parle à Sylviane Roszak, l’enseignante à l’origine de la reconnaissance de Marianna Slowa qui avait accueilli les enfants juifs.

Ultime témoignage

Grâce à l’intervention de Florence Chaumorcel, bibliothécaire à la médiathèque de Loos-en-Gohelle et amie des deux femmes loossoises, un article paru dans le journal L’Avenir de l’Artois permet à Monique, la belle-fille d’Emile Baudry de contacter les Sloma.

Son témoignage est important pour la suite : Monique apprend à Marianna Slowa que quelque temps avant la mort la famille Baudry avait essayé à plusieurs reprises de retrouver la trace des deux enfants juifs sans y parvenir. Monique va plus loin: elle partage la copie d’une attestation de la mairie qui rapporte qu’Emile Baudry n’avait pas cédé :aux intimidations des feldgendarmes, nom de la police militaire allemande à l’époque. Il avait affirmé que les deux enfants avaient été déportés avec leurs parents !

Jacqueline Lucas entourée des pièces des dossier Tysiak et Baudry © Martina Mannini

Aujourd’hui, grâce aux efforts de Sylviane Roszak et de ses amies, une résidence qui porte le nom de monsieur Baudry à été réalisée par le SIA (un bailleur social) à Lens, inaugurée en 2016. Un dossier de Juste est actuellement instruit pour son action en Israël et en France.

Pour que, au nom de leur bravoure, les noms des Tysiak au même titre que le nom de Baudry passent à la postérité.

Chronique italienne : ce que les mines d’Aoste ont de commun (ou de différent) des mines de Loos-en-Gohelle

De l’extrême nord italien, à l’extrême nord français. D’une région minière, la Vallée d’Aoste, à une autre, le Nord-Pas-de-Calais. De l’Italie à la France, mon déplacement s’avère cohérent. Deux lieux de ma vie si similaires, en même temps si différents.

Une couverture de champs colorés jusqu’à l’horizon. Deux terrils-pyramides noirs assortis à un ciel couleur nuage. Des maisons en briques aux toits pentus qui semblent sortir tout droit d’un dessin d’enfant. Il faut bien le dire : lorsque je suis arrivée ici, absolument rien de ce paysage ne me rappelait l’endroit où je suis née. Habituée à des montagnes bien plus élevées que ces deux terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, en Vallée d’Aoste on ne voit jamais l’horizon. Lorsque le soleil se cache derrière les Alpes, la nuit tombe trop tôt (mais au moins il y a le soleil !).

Pourtant, le mode de vie loossois m’a tout de suite rappelé ma petite ville d’Aosta. On sort de chez soi, on rencontre un ami, un voisin, un parent, un cousin, un chien qu’on connait. Et, bien sûr, ce couple dont toute la ville parlera le lendemain. Quatre cafés au total, on n’abandonne jamais les habitudes d’une vie.

Au delà des commérages, il y a bien des similarités plus intéressantes à trouver. Hélas, je ne parle pas d’écologie. Ma ville, bien qu’entourée de nature, reste malheureusement un pas en arrière par rapport au développement durable qu’entreprend Loos-en-Gohelle. Pour trouver des points communs, il faut fouiller dans le passé.

Le village des mineurs de la Mine de Cogne (2.500 m) © Wikipédia (https://it.wikipedia.org/wiki/File:Villaggio_Minatori.jpg)

C’est à Cogne, le village où j’ai grandi entre les sapins et les furets, qu’on trouve la plus haute mine d’Europe. Située à 2 500 mètres d’altitude, les mineurs devaient monter jusqu’à ces sommets des plus hauts rochers d’Italie au lieu de descendre au sous-sol à la recherche du charbon. Pour se faufiler ensuite dans les entrailles de la montagne. Ainsi, le village des mineurs était surélevé. Le nez en l’air, il est encore bien visible aujourd’hui. Ils y habitaient à plus de mille à l’époque. Comme dans le bassin minier, la vallée d’Aoste a accueilli beaucoup d’immigrés avec l’ouverture de la mine.

Le village des mineurs, aujourd’hui © Wikipédia

A Cogne on extrayait du minerai de fer, matière première pour l’aciérie de la ville d’Aosta. Rouillée et chancelante, cette usine sidérurgique ne pouvait que s’appeler que « Cogne ». Ses fumées continuent à obscurcir – et polluer – le ciel bleu de chez moi, même si la mine a définitivement fermé en 1969.

La mine n’est pas juste un lieu, mais un monde fascinant que beaucoup d’écrivains ont essayé de raconter. Une société, un mode de vie que les Loossois connaissent très bien. C’est justement le travail de l’association La Chaîne de Terrils : permettre aux habitants de se réapproprier de ce patrimoine. Ainsi, aujourd’hui les jeunes Loossois  savent raconter leurs lieux du passé.

La Mine de Cogne, panorama à 2.500 m © Wikipedia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mniere_di_Cogne_5.JPG )

En revanche, en Vallée d’Aoste, le monde de la mine a été complètement oublié. Un patrimoine commun qui n’a jamais été valorisé. Le Comité Coeur de Fer (Comitato Cuore di Ferro) se bat pour cette cause. Il a récemment présenté un projet pour la création d’un parc minier, lieu de décryptage pour les touristes et les locaux, qui permettrait de redécouvrir ces lieux isolés.

Il y a 30 ans, ma région cherchait déjà des solutions : l’idée était celle de rouvrir la voie ferrée qui reliait le village de Cogne (2000 m) à la ville d’Aosta (600 m), creusée dans la montagne. Après 25 ans de travail et 30 millions d’euros de dépenses… le « train de la mine de Cogne » n’est jamais parti. Un énorme scandale, un honteux gaspillage dont personne comprend les raisons. Aujourd’hui, tout est à l’abandon. Avec la perte des derniers mineurs, on oublie une partie de notre histoire.

De la mine la plus haute d’Europe, au terril le plus haut d’Europe, pour m’en souvenir il a fallu venir à Loos-en-Gohelle et écrire cet article.

J’imagine sept jeunes jeunes journalistes en reportage à Cogne pendant deux semaines. Il y aurait bien de choses à dire.

Marcel Caron, ancien maire de Loos-en-Gohelle : un mandat consacré à la mémoire et la la culture

Fin des années des 70, les puits de mines ferment les uns après les autres dans le bassin minier. Marcel Caron, alors maire de Loos-en-Gohelle (et père du maire actuel), entreprend envers et contre tous, la préservation du patrimoine minier. Rencontre.

Marcel Caron, ancien maire de Loos-en-Gohelle © Martina Mannini

C’était la fin d’un empire. Avec la fermeture progressive des mines et l’arrêt de l’extraction de charbon, la population sombre dans un pessimisme noir. Elu maire de Loos-en-Gohelle, une petite ville de 7000 habitants au coeur du bassin minier, Marcel Caron n’a pas souhaité se résoudre à voire disparaître les chevalets, les terrils et les bâtiments de la fosse du 11-19. A une époque où la majeure partie des habitants souhaitaient tout raser, ne souhaitant plus entendre parler de charbon. L’objectif du maire : faire du site un lieu de mémoire collective.

Partir des racines

C’est à partir de ce projet que les festivités des Gohelliades sont lancées. Quand l’industrie minière a cessé d’exister, les gens se sentaient perdus, tout à coup inutiles et incompétents malgré eux. « A l’époque, monsieur l’ingénieur dirigeait tout« , se souvient Marcel Caron. Même après, les traces de la domination minière restaient visibles à chaque coin de rue : dans les propriétés de quartier, dans les installations, dans les stades… Le travail s’était arrêté, mais la ville ? Personne n’en parlait. Pour Marcel Caron, il fallait se relever et commencer une nouvelle vie à partir du passé. « Le territoire changeait autour de nous, et on devait profiter du temps donné pour fixer les souvenirs trop longtemps ignorés« . Il insiste :  » Des souvenirs qui étaient révélateurs à la fois de la vie et de la richesse spontanée des Loossois« .

En chemin vers le festival

Marcel Caron pense à organiser des activités culturelles. Il voit la culture comme une piste d’avenir pour donner une nouvelle dimension à la région. A l’époque, on le considère comme un fou. Aux réunions des syndicats intercommunaux, apparemment personne ne semble comprendre l’importance d’un tel projet. Malgré tout, le maire réussit à réunir une quinzaine de bénévoles autour de son projet. L’idée sera formalisée en 1982.

« Au début, on est parti un peu dans toutes les directions », explique-t-il. « On voulait valoriser les passions des gens, découvrir les petits trésors personnels qu’ils avaient tendance à cacher dans leurs maisons, puisqu’ils avaient vécu longtemps dans un esprit de soumission ». L’équipe de Marcel a donc organisé des expositions, des soirées et des concours qui tournaient autour de plusieurs formes d’expression : la danse, le chant, l’écriture, l’art, etc.

Début des Gohelliades

Lors de la première édition du festival des Gohelliades en 1984, il y avait de tout et notamment des collectionneurs, de peintres, des poètes patoisants. « Je me souviens d’une formidable maquette en miniature de l’ancienne fosse où est actuellement implanté le Louvre« , raconte l’homme en souriant.

Le vrai choc restait à venir. Bientôt, le projet s’est tourné vers les symboles visibles de la région : les terrils. Pour montrer brutalement aux gens que ces lieux typiques pouvaient être regardés autrement et redevenir ‘vivants’. Plusieurs opérations de décoration de ces cônes noirs se succèdent, pour donner à nouveau envie à la population de lever la tête vers eux.

Marcel souligne les gros efforts fournis en cours de réalisation, aux prises avec un lieu presque inaccessible, où tout devait être transporté à la main. « Une fois, on a blanchi la pointe du terril. Une autre fois, on a mis un triple collier tout autour. Et encore une autre fois, un miroir aux alouettes qu’on pouvait voir jusqu’à 40 kilomètres à la ronde » Ce sont les images qu’il voit figurer dans sa tête. L’ancien maire s’est ensuite rendu compte que ça fonctionnait : il y avait une accroche, les habitants se mobilisaient en masse pour participer à la fabrication des outils de décoration.

Explorer l’identité

L’équipe est donc passée à l’organisation d’événements scéniques avec des montages son et lumière en plein air (dans le terril plat du puits du 15 bis, ingénieusement aménagé en théâtre de verdure). Elle collaborait avec les associations locales et des clubs de haut niveau, ouverts à tous. « On a quand même choisi de gérer le processus de création sous forme de travail de créativité encadré. C’est-à-dire que chacun pouvait participer librement au ‘jeu’, apporter une idée, mais tout devait tourner autour du thème du patrimoine et de l’identité de la Gohelle ».

Finalement, en 1987, les efforts du groupe sont récompensés et le spectacle populaire « Terre d’en haut, terre d’en bas » est représenté sur les ruines du carreau de fosse 11/19, fraichement fermé, animé par une centaine de figurants non-professionnels. Par la suite, grâce à une nouvelle et fructueuse collaboration avec l’organisme intercommunal Culture commune, dont le laboratoire artistique s’installe à la Base 11/19, les activités culturelles à Loos trouvent finalement une plateforme stable, alimentées par un réseau énergique qui reste fidèle à la philosophie initiale du projet : un mélange entre professionnalisme et forte implication des habitants.

Un exploit difficile

« Notre cible était de rendre le festival accessible à tous et d’attirer un public provenant y compris des territoires en dehors de la commune. Mais le long du parcours on a rencontré des obstacles ». L’expression sur le visage de Marcel Caron change, il dévient plus sérieux. Il raconte qu’en 1984, lors du lancement du projet, et dans les années suivantes, il n’y avait eu aucun relais positif sur ces actions dans la presse locale. Un empêchement lié aux préjugés. « Tout autour en France, s’était formée une image du Nord détestable. Malheureusement relayée par les gens de la région eux-mêmes. Quand je parlais de ce projet culturel à Paris, tout le monde se demandait ce qu’il pouvait bien sortir de bon de cette région composée de pions capables de travailler mécaniquement pendant des heures ».

Marcel Caron, par contre, voyait bien plus de choses derrière cette image. Il voyait un ensemble original et riche en potentiel. « Ce qui m’a frappé au cours de mon mandat, c’est que je suis tombé sur des personnes assez extraordinaires, qui m’ont appris des choses inconnues et intéressantes. Dans mon travail, j’ai voulu partir de ce qui les gens ressentaient. J’ai essayé de les mettre en condition de pouvoir extérioriser leurs pensées. » Son but était de transformer la négation de la réalité vécue en quelque chose de positif. « Je cherchais un moyen pour révéler leurs propres capacités et les aider à développer un sentiment de fierté et d’appartenance au bassin minier. »

 

Chronique burkinabè* : on ne s’oriente pas de la même façon à Loos et à Dassa

S’il y a quelque chose qui m’a marqué en arrivant à Loos-en-Gohelle (qui compte 7000 habitants environ), c’est la manière de s’orienter dans la circulation. Totalement différente de mon village d’origine, Dassa, Burkina Faso, qui était environ deux fois plus gros en 2006.

A Loos, pour aller voir quelqu’un chez lui, il faut trouver son adresse et se faire guider soit par les panneaux d’indication routière et les numéros des rues soit par un GPS. Faire la même chose dans mon village à Dassa ? Impossible, vous ne vous retrouverez jamais.

Nous avons une méthode plus simple que ça : « Tout le monde connait où tout le monde habite ». Il suffit donc pour le visiteur étranger de se faire accompagner… A bon entendeur !

*Concernant l’accord de Burkinabè, le Larousse propose trois choix :

burkinabé adjectif et nom
ou
burkinais, burkinaise adjectif et nom
ou
burkinabè adjectif invariable et nom invariable

et nous avons choisi l’invariable.

Loos-en-Gohelle et le vote frontiste : comment le bassin minier a basculé de la gauche à l’extrême droite ?

Après un demi-siècle d’alternance entre socialistes et communistes, l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais change de direction. Dans le bassin minier, Loos-en-Gohelle est un exemple de ce basculement. Comment s’explique ce virage brusque entraînant une chute en piqué de la gauche ?

Une ville cassée en deux. A Loos-en-Gohelle, 51,7% des habitants a voté Front National au deuxième tour des législatives en mai dernier. Un résultat prévisible. Lors des présidentielles, Marine Le Pen avait déjà culminé 57% des suffrages exprimés lors du second tour, le premier tour ayant affiché un tiercé Le Pen, Mélenchon et Macron. Aux législatives c’est l’abstention qui gagne (plus de 50% lors des deux tours).

 

Une affiche du député Front National (FN) José Evrard pour élections législatives de 2017 dans la cité Belgique de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais). Derrière, une affiche décolorée du leader de la France Insoumise (FI), Jean-Luc Mélenchon – © Stefano Lorusso

Cette petite ville n’est qu’un exemple. C’est justement dans l’ancien bassin minier que le Front National réalise ses meilleurs scores au niveau national. Quatre députés ont été élus rien que dans le département Pas-de-Calais. Dans la troisième circonscription, celle dont Loos-en-Gohelle fait partie, José Évrard l’a remporté. Ancien communiste passé au Front National, son histoire est le miroir de celle du bassin minier. Après cinquante ans d’alternance entre socialistes et communistes, l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais change radicalement de couleur politique. Et Loos-en-Gohelle aussi.

Parler de Front National à Loos-en-Gohelle

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Par contre, à Loos-en-Gohelle, personne a envie d’en parler : « J’en sais rien », « c’est la faute des autres », « j’étais à la mer le jour des élections ». Un grand tabou. Pourtant, le Front National détient aujourd’hui un nouveau record le bassin minier.

« Franchement, je n’ai rien à dire » : parler de politique au marché de Loos-en-Gohelle est compliqué, parler du Front National l’est encore plus. « Notre mairie est de gauche, on le connaît, ici tout le monde se connaît. Le résultat du Front National m’a choqué. Ici c’est comme ça, on ne dit rien, c’est la mentalité des gens », analyse Éveline, la cinquantaine, en rangeant son étal au marché.
Michel, éducateur de 55 ans, est né et a grandi à Loos-en-Gohelle. Il ne comprend pas non plus : « C’est la catastrophe. L’ancien monde ouvrier communiste est passé au Front National. Je n’arrive pas à comprendre ! Je continue à voter à gauche. Je connais des gens qui votaient à gauche – qui votaient les communistes ! – et qui sont passés au Front National. Mais ils ne le disent pas : les gens ici votent FN, mais aucun ose annoncer la couleur. Si mon père savait… », murmure-t-il. Pour continuer à parler plus librement, il préfère s’éloigner des autres clients du marché.

Mère de deux jeunes engagés contre le FN, Marie travaille depuis longtemps dans le secteur associatif : « Ici à Loos-en-Gohelle c’est compliqué » , s’énerve-t-elle. « Loos-en-Gohelle a toujours voté à gauche, on ne se posait même pas la question. Nos grand-parents ont été les protagonistes des luttes sociales. Il n’y a aucune liste frontiste, donc les gens n’osent pas se révéler » . Pour le moment, effectivement, le FN n’est pas officiellement représenté à Loos-en-Gohelle. « De plus, notre mairie est de gauche ! », exclame-t-elle.

« J’ai voté Front National parce que j’ai rien à perdre. Au moins, eux, ils nous considèrent. »

Un paradoxe ? Dans la ville pionnière du développement durable, le maire écologiste Jean-François Caron triomphe depuis 2001 aux municipales. Mais le FN gagne sur d’autres élections, présidentielles et législatives en particulier.

Cindy est l’une des rares qui ose parler de son vote Front National. Au chômage, cette mère célibataire habite la Cité Belgique avec ses deux filles et ses trois chiens. Les six occupent une maison minuscule. Un gâteau moelleux m’accueille sur la table.
« Je respecte notre maire, je ne dis pas qu’il n’est pas un bon maire. Mais au niveau national c’est différent. Il faut essayer. On le voit déjà avec Macron : la situation ne s’améliore pas pour nous, les petits. Regardez la baisse des APL. J’ai voté Front National parce que j’ai rien à perdre. Au moins, eux, ils nous considèrent ». Arrivée ici en 2004, elle reste reconnaissante : « Heureusement que cette maison m’a été attribuée, sinon j’aurais été sans un toit et j’aurais perdu la garde de mes filles. Je ne peux pas être contre celui qui m’a aidée ». Pour elle, soutenir au niveau local les Verts et à l’échelle nationale le FN, c’est possible. Et même pas contradictoire.

Une maison abandonnée au 23 rue du Sénégal, dans la cité Belgique de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

La perte d’espoir dans la politique

A la Cité Belgique, l’une des trois quartiers de Loos-en-Gohelle, le refrain est toujours le même. « Rien ne changera ». La situation est bien différente par rapport au centre-ville. « Parler de politique ? », Rémi rigole. Deux tatouages colorés de la légion étrangère lui marquent les bras. Lui, ancien mineur, a grandi dans le quartier ouest de Loos-en-Gohelle. Il l’a vu changer. « Je votais Parti Communiste mais aujourd’hui je me considère anarchiste. Ils sont tous les mêmes, j’ai perdu l’espoir dans la politique ».

Une autre habitante du quartier, Claire* est d’accord. Cinq enfants à élever, elle baisse les yeux, elle a du mal à avouer qu’elle est au chômage : « J’en sais rien, je n’ai même pas la télévision. J’ai voté blanc parce que je ne savais pas qui choisir : ça ne change rien de toute façon. Par contre, mon copain vote Front National ». Gabriel, lui, est maçon. Il s’approche avec suspicion à la clôture de son jardin. Il a essayé les deux : « J’ai voté à gauche et à droite. Ces dernières élections, je n’ai pas voté. Rien n’a changé dans notre quotidien. Donc c’est inutile ». Les explications restent élusives, difficile de connaître les attentes et d’avoir une argumentation plus précise.

Cindia habite la Cité 5. La situation est différente. L’ambiance est plus sereine. Le quartier est résidentiel  : y habitent beaucoup de familles. Pourtant elle lâche : « La politique pas du tout. La politique, c’est l’argent des autres. »

Cachées derrière les terrils jumeaux, les Cités restent aujourd’hui à l’écart de la ville. La grande route de Béthune coupe la ville en deux : d’un côté le centre ville, de l’autre, à plus de deux kilomètres de distance, les quartiers ouest. Les deux n’ont pas beaucoup d’occasions de se rencontrer. Avant, la vie de ces quartiers dépendaient étroitement de la mine. Aujourd’hui, avec la fermeture du dernier puits en 1990, certains habitants connaissent des lourdes difficultés économiques. Le quartier a changé de visage. Ici, les gens qui ont choisi le FN sont nombreux.

« Tout le monde est sans emploi ici, tous mes voisins. J’ai voté Front National pour voir, enfin, changer les choses. »


« Avant, c’était la compagnie minière qui s’occupait du quartier. Si on ne faisait pas le jardin, on avait une amende. Entre hier et aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé »
, explique Patricia. Retraitée, elle habite à la Cité Belgique depuis toujours. Elle a envie de parler : « J’ai grandi ici, c’est mon quartier. Je peux vous dire que avec la fermeture des mines ça a été la déprime sociale », elle baisse la voix. Dans son quartier, se trouvent aujourd’hui les logements sociaux, attribués aux plus démunis : « Tout le monde est sans emploi. Il n’y a pas de solidarité entre voisins dans ma rue. Il y a beaucoup de problèmes. »  Elle a voté Front National. « Je l’avoue, je n’ai rien à cacher, moi. J’ai voté Front National pour voir, enfin, changer les choses. Ou au moins essayer. Je n’ai rien à perdre ». « Le FN s’occupe des petits, de nos problèmes », confirme sa voisine Cindy. Selon elles, le Front National les considère dans leurs discours, sans pour autant énumérer des propositions précises.

Un habitant de la cité Belgique de Loos-en-Gohelle taille les plantes de son jardin – © Stefano Lorusso

Du Parti Communiste au Front National : José Evrard élu député

José Evrard, le nouveau député Front National de la troisième circonscription dont Loos-en-Gohelle fait partie, incarne également le basculement de la région. Fils de mineur et de résistants, ayant longtemps milité dans le Parti Communiste Français (PCF), il garde de nombreux souvenirs de son passé : « J’ai grandi dans une famille de résistants, j’ai manifesté. J’ai grandi dans le monde des mines. Et je suis le témoin vivant de la liquidation du bassin minier dans ses aspects les plus négatifs ».

Quelles sont les raisons de cette pirouette à 360° ? Selon le député « l’électorat de gauche est en train de glisser. Les politiques socialistes n’ont pas répondu aux exigences. Le décalage entre promesses et actes est évident, surtout dans cette région qui est traditionnellement de gauche. Beaucoup de citoyens pauvres au chômage n’ont plus voulu réitérer les erreurs du passé ». Son parcours pourrait apparaître incohérent, mais José Evrard raconte de « n’avoir jamais abandonné les mêmes idéaux de justice sociale et de lutte sociale ». Ce communiste déçu a trouvé dans le programme de Marine Le Pen « des propositions sociales très fortes : augmenter le SMIC, protéger les français et l’industrie interne ». Et une opportunité d’être élu alors que la gauche s’effondre.

Le député FN José Evrard a été élu avec le 52,94% des voix dans la 3ème circonscription du Nord (ex Nord-Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

Après un demi-siècle d’hégémonie (et parfois de dérapages) dans le bassin minier, la gauche a perdu pour beaucoup sa crédibilité. Ouvrant une voie royale au Front National, plébiscité par des citoyens qui se sentent oubliés.

* le prénom a été changé

 

Arianna Poletti et Stefano Lorusso

Loos-en-Gohelle : Une jeune génération perdue dans la transition ?

Dans cette ville en transition de Loos-en-Gohelle, la jeune génération se bat pour réparer les blessures d’hier. Enquête sur l’état de la jeunesse loossoise.

Il a longtemps hésité avant de glisser ces mots. Mais finit par lâcher « J’ai voté FN » avec un peu de réticence. Au cours de cet après-midi ensoleillé, ce jeune garçon de 22 ans s’entraîne dans le skatepark de Loos-en-Gohelle. Il habite dans le quartier ouest, où se regroupent trois cités d’anciens logements miniers, éloignés du centre-ville.

Quand on parle de l’univers médiatique, il ne cache pas son désaveu à l’égard des médias français : « Souvent les journalistes cherchent du scoop et disent les bêtises, tandis que nous avons seulement besoin des faits essentiels. » Lorsqu’on lui demande d’expliquer les raisons qui l’ont poussé à voter FN, il reste souriant, hésite à répondre et finit par refuser de parler plus de politique. Il souhaite d’ailleurs rester anonyme.

« Parce que Mélenchon représente les ouvriers, tandis que Macron est pour les riches ! »

La nuit tombe à Loos-en-Gohelle, un bourg entre ville et village. Lors des dernières élections législatives, le Front National a dépassé les 50% de vote. La moitié des habitants ont donc voté pour l’extrême-droite mais personne n’en parle. Dans un bar du centre-ville, on rencontre quelques jeunes qui prennent un verre. « Moi, je ne me suis pas encore inscrit auprès de la mairie pour voter, mais sinon je voterais pour Mélenchon », affirme Corentin, 19 ans, sans la moindre hésitation. Il poursuit son explication : « Parce que Mélenchon représente les ouvriers, tandis que Macron est pour les riches ! » De son côté, Dominique Da Silva, adjointe au maire de jeunesse et sports constate que « c’est la tendance actuelle : la plupart des jeunes ont voté soit pour Mélenchon soit pour Marine Le Pen. »

« Le problème c’est que les jeunes sont habitués à recevoir les aides de l’Etat au lieu de se débrouiller. Ils peuvent dépenser 15 euros pour acheter un maillot de football à l’effigie de Neymar… et ils se plaignent de la baisse d’APL de 5 euros par mois ! »

« Monde du chômage »

Située dans le département du Pas-de-Calais, en région des Hauts-de-France, Loos-en-Gohelle se trouve au cœur de la région minière. Après la cessation des activités minières, ce territoire se bat pour une transition vers l’avenir. Les blessures économiques de la ville ont forcément marqué les jeunes habitants. Environ 1900 Loossois sont âgés de 3 à 25 ans, sur les 6700 habitants au total selon le recensement officiel de l’INSEE de 2012.

Dominique Da Silva fait le point : « Dans les années 50 jusqu’à 60, c’était très facile de trouver un emploi. Après, les générations suivantes ont subi un peu le chômage. Aujourd’hui, c’est le monde du chômage ! » Le taux de personnes sans emploi de Loos-en-Gohelle atteint 17,7% de la population, alors que le chiffre à l’échelle nationale n’est que de 9,6 %, toujours selon l’INSEE.

Selon l’élue Dominique Da Silva, le chômage constitue le plus grand problème qui précarise la jeunesse loossoise. « Le problème c’est que les jeunes sont habitués à recevoir les aides de l’Etat au lieu de se débrouiller. Ils peuvent dépenser 15 euros pour acheter un maillot de football à l’effigie de Neymar… et ils se plaignent de la baisse d’APL de 5 euros par mois ! » En affirmant une ascension de FN parmi les jeunes, Julien Perdrigeat, directeur de cabinet du maire, affirmait lui aussi que « le plus grand problème pour les jeunes est aujourd’hui de trouver une place dans la société. »

« Allez de l’avant ! C’est à vous de vous débrouiller ! Montrez-nous ce que vous voulez ! Voilà ce que je veux dire aux jeunes »

Dominique Da Silva, adjointe au maire de jeunesse et sports, est dans son bureau. © Yan Chen

« Allez de l’avant ! »

« Allez de l’avant ! C’est à vous de vous débrouiller ! Montrez-nous ce que vous voulez ! Voilà ce que je veux dire aux jeunes », s’émeut Dominique Da Silva. Elle qui a consacré sa vie aux enfants en difficulté et s’investit maintenant en faveur de la « résilience » des jeunes de Loos-en-Gohelle.

Selon les statistiques de la mairie, la municipalité a subventionné plus de 80 associations pour les jeunes dont 23 sur le sport. Ces dernières ont intégré 691 jeunes au total dont 506 de moins de 18 ans et 185 de moins de 25. « Notre objectif est de les aider à sortir de leur mal-être et à s’ouvrir vers le monde », poursuit Dominique Da Silva. « Ces associations peuvent favoriser l’intégration des jeunes dans la société. Par exemple, dans certaines familles où les parents sont toujours au chômage, les jeunes grandissent dans une mauvaise ambiance familiale où le travail n’est pas montré en exemple. Cela pourrait devenir un cercle vicieux. Dans les associations, les jeunes peuvent mieux connaître leur environnement et trouver d’autres exemples. C’est ensemble que l’on peut retrouver un équilibre de vie. »

Résilience mouvementée

Avec son statut de ville en transition, Loos-en-Gohelle a très peu d’emplois à proposer aux jeunes. Même si beaucoup d’initiatives ont été lancées dans le but de la création d’emplois comme la pépinière d’éco-entreprises du CD2E ou la nouvelle zone industrielle Quadraparc. Dominique Da Silva admet que la plupart des jeunes partis faire des grandes écoles ne reviennent plus à Loos-en-Gohelle : ils ont du mal à percer ici. En outre, selon le document de la mairie, « une politique de co-construction de la ville n’a pas encore été totalement comprise ou adoptée par toute la population, notamment les jeunes de moins de 25 ans ». La municipalité en conclut dans son diagnostic jeunesse que « des services à l’enfance et à la jeunesse doivent se renforcer au regard des données démographiques ». Rémi, Loossois de 19 ans, confie : « Oui, l’écologie est importante. On ne dit pas que la politique écologique n’est pas correcte mais il faut faire plus pour nous les jeunes. Par exemple, nous n’avons pas beaucoup de moyens de loisirs ou d’occasions pour se rencontrer à Loos-en-Gohelle même. »

Yan CHEN

1 2 3 6