Regarder le patrimoine de Loos-en-Gohelle d’un œil numérique

Après les démolitions causées par les guerres, les affaissements dus à l’exploitation du charbon, les divisions urbaines entre les quartiers ouvriers… Que reste-t-il du patrimoine de la ville de Loos-en-Gohelle? Peu de traces historiques, mais une richesse territoriale et humaine énorme qui exige d’être racontée et valorisée. C’est là que la technologie entre en jeu.

Chronologie d’un long processus

L’idée de mettre en place un itinéraire de visite pour faire découvrir la trajectoire de la commune et suivre ses choix de développement remonte à l’année 2009. Elle est née de la volonté de l’équipe municipale, de concert avec la population. Les tablettes permettent de « rendre visible l’invisible ». De montrer efficacement aux touristes et aux visiteurs les signes et l’empreinte du passé. Et aussi de donner envie aux Loossois d’approfondir leurs connaissance de leur ville tout en fournissant des outils pédagogiques aux écoliers.

La première étape du projet est orchestrée par le bureau d’études Atemia : diverses études sont réalisées par les experts pour identifier les lieux attractifs et emblématiques de la ville et les classer par thématique. En même temps, un blog est mis en place et des groupes de travail sont crées, pour permettre aux habitants de suivre les démarches administratives, de se rencontrer et de proposer leur point de vue lors des réunions sur le projet.

Sept circuits d’interprétation sont finalement choisis. Un premier se concentre sur l’histoire minière. Deux autres expliquent la transition écologique et ses expérimentations. Un quatrième fait visiter les lieux de mémoire de la grande guerre.  Un cinquième, plus technique, s’immerge dans la base du 11/19. Enfin, un dernier circuit fait découvrir le paysage contrasté de la ville et ses terrils.

Le projet obtient  des  financements du FEDER, le fonds européen de développement régional, l’Etat et le conseil régional.

Lors de l’inauguration des circuits, en 2012, le maire Jean-François Caron rappellera, satisfait, le but ultime du projet, avec les mots suivants: « En élargissant le répertoire d’activités connu des habitants, on élargit leur capacité d’accueil, [..] on les rend fiers de faire partager l’histoire de leur ville, celle d’hier et celle de demain. »

Flavie Delvallet, 15 ans, explore le fonctionnement d’une tablette au Centre Jeunesse © Arianna Poletti

Un accompagnement interactif et innovant

Pour devenir pionniers de la troisième révolution industrielle, les Loossois ont créé différents niveaux de lecture de leur ville grâce aux nouvelles technologies.

Un premier niveau d’interprétation est disponible le long des parcours proposés par les panneaux explicatifs. Ensuite, un système d’applications multimédia pour smartphone avec GPS intégré permet d’avoir accès à des photos, à des bandes sonores et à des vidéo-témoignages de la vie agricole et la vie dans les mines. Des tablettes sont également disponibles au point d’information touristique de la ville, situé sur la base 11/19, et dans les deux commerces du centre L’Artiste Bar et Le Saint-Hubert, grâce à une coopération avec la mairie.

Les circuits sur tablette ont commencé à être utilisés l’année dernière et viennent d’être mis à jour, en juin 2017. Ils seront utilisés prochainement, en septembre, à l’occasion des journées du patrimoine. Ces outils d’accompagnement ont permis à Loos-en-Gohelle de devenir précurseur en matière des circuits d’interprétation numérique.

Une exigence de complémentarité

Nathalie TELLART, responsable de la communication de la mairie de Loos-en-Gohelle, avec une tablette à la main © Martina Mannini

Selon Nathalie Tellart, responsable de la communication de la mairie, « il faut vivre avec son temps, mais avant tout, il est indispensable de garder l’aspect humain du récit de la ville ». Rien n’est plus précieux, à son dire, pour la mémoire collective, qu’une balade en compagnie des guides des associations locales. « Ils peuvent à tout moment s’attarder sur des questions spécifiques, sur l’histoire, la géologie, la politique ou les enjeux sociaux du territoire. Ils sont aussi capables de répondre aux questions des curieux, et indirectement de transmettre la chaleur et l’envie de partage des habitants de la commune », s’enthousiasme-t-elle.

 

Elle reconnaît cependant l’un des avantages les plus importants des outils numériques: le fait de pouvoir transmettre une histoire racontée directement par son protagoniste. Mot à mot, les vidéos et enregistrements sonores permettent d’archiver un témoignage pour les générations futures.

Screen touch : tout le monde est à l’aise?

Les jeunes Loossois, qui ont plus de compétences numériques, sont plus attirés par les circuits sur smartphone et sur tablette. Les informations sont à leur portée, ils doivent juste se laisser balader par leur curiosité. En atteste le fait qu’au Centre Jeunesse Julie Nodot, la visite à tablette est devenue presque une activité ludique.

À l’inverse, les personnes d’un certain âge montrent pour le moment une petite réticence à utiliser les technologies, moins désireux d’expérimenter ce qu’ils ont connu très tard.

Parmi les plus âgés, certains ont tout de même suivi toutes les étapes du projet. Beaucoup ont pu découvrir le fonctionnement de ces outils à l’occasion de l’inauguration des circuits d’interprétation.

Même si peu ont décidé pour l’instant de poursuivre l’aventure du numérique, la situation est susceptible de changer. La ville est depuis longtemps habituée aux changements.

Julian Perdrigeat, directeur de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle : « Plutôt que de renier notre passé minier, nous l’avons réinventé à notre avantage »

Il existe maintenant un passage obligé pour l’accueil des journalistes de Lost in Gohelle, la rencontre du chef de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle, Julian Perdrigeat. Passionnant et passionné, ce jeune homme de 31 ans peut raconte la ville pour laquelle il travaille et les défis qui l’attendent pendant des heures. Entrevue sur le thème de l’écologie.

La rédaction écoute attentivement le chef de cabinet ©Stefano Lorusso

Lost in Gohelle : La ville de Loos-en-Gohelle est connue entre autre pour ses projets pilotes en matières d’écologie et d’énergies renouvelables. Pourquoi cela  ?

Julien Perdrigeat : Ici, nous avons voulu travailler sur la résilience (un concept avancé par Rob Hopkins), c’est-à-dire, la manière de rebondir après un choc. J’ai traversé l’Afrique à vélo, de Lille à Soweto, en Afrique du Sud, pour questionner ce sujet.

Dans notre cas, le choc est celui laissé par les mines et l’industrie minière durant trois siècles. Des centaines de milliers de kilomètres de galeries de mines ont été creusées sous terre, ce qui entraîne aujourd’hui des impacts sur la géologie des sols et la topographie des paysages.

Plutôt que de renier notre passé, nous l’avons réinventé à notre avantage. Nos terrils arborent maintenant une biodiversité unique, le toit de notre église produit de l’énergie solaire, notre urbanisme étrange nous permet d’avoir des champs et des jardins équitables en plein coeur de la ville, par la permaculture.

 

Lost in Gohelle : Tournons-nous vers l’avenir, quels sont les projets pour la ville et la région dans le domaine de la transition écologique ?

Julien Perdrigeat : Nous voulons procéder à un changement d’échelle d’ici 2020. La transition énergétique, c’est-à-dire de passer de l’énergie fossile aux énergies renouvelables, ne peut pas se limiter à une seule ville. Nous devons porter ces actions à une échelle plus importante, qui englobe tout un bassin de population.

Nous avons expérimenté une ferme solaire, une unité de méthanisation, l’éco-rénovation des logements sociaux… À l’ADEME, l’agence de la maitrise de l’énergie, nous sommes d’ailleurs démonstrateurs nationaux : toute la France tire parti de notre expérience. Loos-en-Gohelle est une ville laboratoire où l’on essaie de co-construire avec les habitants, en fonction de leurs besoins. Mais il faut désormais propager les bonnes pratiques à l’agglomération, la région, l’État-nation… Tant que nous n’aurons pas mis en place ces solutions, on ne résoudra pas le problème du chômage.

Lost in Gohelle : Comment cela va-t-il se réaliser concrètement ?

Julien Perdrigeat : C’est un projet à plusieurs étapes, qui a commencé il y a déjà longtemps. À Loos, tout a commencé avec une politique culturelle pour opérer un changement de mentalités, avec notamment Les Gohelliades. Dans les années 90, la ville a mis en place la Charte du cadre de vie, un diagnostic social et environnemental, créer en concertation avec les habitants par rapport à leurs besoins réels et leurs demandes pour le POS, le Plan d’occupation des sols. À partir de celle-ci, nous avons fait bon nombre d’experiences fructueuses, telles que mentionné plus tôt.

Le CD2E, le centre des éco-entreprises et le CERDD, centre de ressources sur le développement durable situé en ville constituent de plus un pôle d’excellence. C’est le seul pôle de compétitivité français sur l’économie circulaire un processus par lequel les déchets des uns deviennent la matière première des autres. Enfin, avec la Fondation des apprentis d’Auteuil nous formons des jeunes sous diplômés afin qu’ils se apprennent les techniques du bâtiment durable.

Nous réfléchissons maintenant à mettre en place un « Pôle métropolitain de l’Artois« , qui couvrirait trois agglomérations et 600 00 habitants afin d’observer et d’administrer la transition écologique. L’ensemble du territoire en forme de la banane qu’est l’ancien bassin minier a tous les atouts pour devenir le moteur d’une nouvelle révolution industrielle propre, basée sur la démocratie participative, l’économie durable et l’internet.

Je vous donne un exemple : un agriculteur loossois m’expliquait que la culture d’un hectare d’oignons bio demande 10 ou 15 fois plus de travail et qu’il a créé des emplois. Mais comment quantifier tout ce que le développement durable apporte au territoire ?

 

Lost in Gohelle : L’élection en juin des cinq députés Front National dans la région, notamment José Evrard pour la 3e circonscription (Lens) pourrait-elle avoir un impact sur ce projet à grande échelle ?

Julien Perdrigeat : Le maire Jean-François Caron est un élu écologiste. Sa façon de penser et celle du FN sont bien entendu complètement opposées. Si nous prônons par exemple l’agriculture locale, ce n’est pas en opposition avec tout ce qui vient de l’étranger…

Cela étant, il faut avouer que même avec un discours aux antipodes, il est parfois possible pour deux individus de partis opposés de se retrouver sur les mêmes solutions. Notre seule crainte, ce serait que nos idées et nos réussites soient présentées comme une initiative du FN. Il nous reste trois ans avant les prochaines élections municipales rendre compte du changement.

Clémence Labasse et Martina Mannini

Le blog Lost in Gohelle : plongée dans les coulisses de la rédaction

Nom de code : Lost in Gohelle. Mission : découvrir et rendre compte durant quinze jours de la richesse et de la diversité d’une ex-ville minière baptisée Loos-en-Gohelle. On vous dévoile les coulisses de la rédaction : dure, dure la vie de reporter dans le Pas-de-Calais.

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Photo de famille des étudiants étrangers de la 92ème Promo de l’ESJ

Charlotte (franco-canadienne) et Sofia (italienne), les deux blondes de l’équipe de rédaction du blog sont bien à l’heure ce matin. Un peu avant 8h30, heure de la conférence de rédaction au Cybercoin de la commune de Loos-en-Gohelle. Mais on peut déjà lire sur leur visage toute leur peine à traverser en vélo les artères régulièrement affaissées par l’intense activité minière du 19e siècle de cette petite commune de 7000 habitants. La ville est située en plein cœur de l’ancien bassin minier du Nord Pas de Calais, patrimoine mondiale de l’Unesco en juin 2012.

Terrils

« Et on va le faire tous les jours !? 25 minutes à vélo! », ronchonne déjà Charlotte à propos de ce trajet matinal. Il ne manque plus que la directrice de publication pour fédérer tout ce beau monde autour du projet, ô combien de fois excitant, de découvertes de la ville aux nombreux terrils, ces montagnes noires typiques du Nord de la France, érigées lors de l’extraction du charbon.
Sur place déjà, Ran et Xiaohan, la rédactrice en chef, attendent. Ils sont de nationalité chinoise. Le premier, colosse chinois du groupe dont la tête ne tient pas dans un casque de vélo, s’est déjà fait mal aux genoux, la veille, en roulant 10 km de la gare de Lens à la modeste mairie de Loos-en-Gohelle. Surtout ne lui parlez pas d’animaux. « Je ne les aime pas », martèle-t-il.
Neima et Rokia, rédactrices du blog qui viennent de Djibouti sont aussi présentes. La conférence de rédaction peut alors commencer dans cette salle informatique du Cybercoin dont le design du revêtement de sol -vert, très vert- évoque les pixels.

Transition économique

« A quel niveau, êtes-vous des sujets répartis hier ?» lance Xiaohan, tout de suite très à l’aise dans ce rôle de rédactrice en chef. Le débat se mène autour des sujets que défende chaque rédacteur. Sofia, la première à se jeter à l’eau s’intéresse aux grands projets innovants de Loos-en-Gohelle. La ville est en pleine transition économique depuis les années 2000 et veut tourner dos à son grand passé minier dont il ne reste plus que des terrils et le célèbre carreau de fosse du 11-19. Sous l’impulsion de son maire Jean-François Caron (Les Verts), la ville se tourne résolument vers le développement durable avec des projets écologiques dans le bâtiment et l’agriculture.
Charlotte, par contre, voudrait fait revivre l’histoire de cette ville minière aujourd’hui touché par un fort taux de chômage (18%) à travers des chiffres mémorables. Pendant ce temps, Ran a plutôt un regard évasif perdu dans ses pensées. Il a été heurté par les nombreux cimetières militaires de Loos mais aussi impressionnés par les vastes étendus de champs de blé le long des voies. Il a d’ailleurs exprimé ses premières impressions. Il faut dire que la ville a été le théâtre de nombreuses batailles. La plus célèbre reste la bataille de Loos pendant la première guerre mondiale. Ce détail est inconnu des Français « mais très présent dans les programmes scolaires au Canada » nous apprend Charlotte.

Clichés emblématiques

Rokia s’est plutôt mué en photographe. Elle fait le tour de Loos et nous fera ressortir les clichés emblématiques de la ville. Elle ne loupera certainement pas les deux énormes terrils qui dominent la commune. Elles sont les plus hautes d’Europe (184 mètres). Neima a été très impressionnée par le parcours de Julian Perdrigeat, le jeune directeur de cabinet du maire. Ange Kasongo s’intéresse aux faits d’arme à vélo de ce dernier. Entre 2011 et 2013, il a parcouru 15000 km en bicyclette de Lille à Soweto en Afrique du Sud. Un défi beaucoup plus facile à relever à l’écrit pour notre rédactrice congolaise. Ce matin, c’est très essoufflé qu’elle a rejoint la conférence de rédaction au Cybercoin. Elle ne venait que de faire 3 km à vélo. Pas facile hein…

 

Julian Perdrigeat : l’aventurier de la mairie de Loos-en-Gohelle

Julian Perdrigeat, directeur de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle, a reçu notre équipe de rédaction. Portrait d’un homme de défis et de passions.

Julian photo

On ne peut que tomber sous le charme de ce trentenaire passionné et passionnant. Julian Perdrigeat est incollable sur l’histoire de Loos-en-Gohelle mais aussi et surtout sur la transition que la ville est en train de vivre depuis plusieurs décennies. « Nous travaillons tous les jours à comment rebondir après l’arrêt de l’exploitation minière et surmonter le choc psychologique, économique et écologique », explique-t-il.

Propulsé à la direction du cabinet de Jean-François Caron , maire écologiste de Loos-en-Gohelle, en avril 2014, l’homme arbore un parcours scolaire impressionnant. Juste après le bac, il étudie pendant deux ans les sciences politiques à Rennes juste avant de poursuivre par un parcours franco-allemand-polonais pour conclure par un master de sciences politiques à Strasbourg, spécialisé sur les métiers de la coopération européenne. Son goût pour l’international vient peut-être de sa filiation : un grand-père Français-Algérien et un grand-père polonais (venu travailler dans les mines).

Traverser l’Afrique à vélo

C’est ce qui l’amène à décrocher un premier poste au sein de l’ex-conseil régional Nord-Pas-de-Calais (aujourd’hui Hauts de France) en mai 2010, comme chef de projet européen en environnement. Après avoir réussi le concours de la fonction publique territoriale, il repousse sa titularisation pour… traverser l‘Afrique à vélo ! « J’avais envie de réaliser ce rêve, de dépasser la frustration du retour du voyage tout en explorant les  techniques du développement durable sur le continent africain. Les habitants ont gardé un savoir-faire ancestral qui respecte l’environnement et que nous avons oublié en Europe« . De cet extraordinaire voyage fait entre 2011 et 2013, il en a retiré une bonne connaissance des cultures africaines et une bonne vision de comment les pays ont pu se reconstruire après la colonisation.

15 000 km

De retour d’un an de traversée avec 15 000 km de distance dans les jambes et quelques mois d’arrêt dans des ville comme Alger, Cotonou, Dakar ou Soweto, il devient « chargé de récit » à Loos-en-Gohelle. Son rôle ? Recueillir la parole des habitants pour comprendre les étapes de l’évolution de la ville. Devenu aujourd’hui le bras droit du maire, il est justement chargé de s’assurer que les volontés du conseil municipal soient bien appliquées par l’administration. Si on ajoute que l’homme est militant au sein du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, rien d’étonnant à ce que Julian Perdrigeat n’ait plus le temps de pratiquer du rugby, du golf et du kung-fu !