Présentation de la nouvelle équipe Lost in Gohelle : Yan Chen, la force tranquille

Parmi les étudiants internationaux de la 93e promotion de l’ESJ Lille, il est une étudiante parfois plus silencieuse que les autres, la chinoise Yan Chen. Derrière ce calme apparent se cache cependant un mordant et une fougue sans égale. Retour sur le parcours qui a mené aujourd’hui une jeune fille de Nantong jusqu’à Loos-en-Gohelle.

Yan pose quelque secondes pour la photo avant de reprendre le travail @Clémence Labasse

Une vie de battante

Depuis très jeune, Yan rêve d’être journaliste. Mais pas les journalistes des médias d’état à la langue coupée. Non, ce qu’elle veut faire Yan, c’est montrer la vraie Chine, dans toute sa beauté et parfois, aussi, sa laideur.

L’unique chinoise de la 93e promotion de l’ESJ Lille est née à Nantong, une « petite ville » de 7,7 millions d’habitants dans la province de Jiangsu. Issue d’une famille de classe moyenne, la jeune fille sait très jeune ce qu’elle veut faire, et ce qu’elle doit faire pour l’accomplir. Ses parents ne la comprennent pas. Tant pis, ils ne l’arrêteront pas.

Après le lycée, elle choisit d’aller étudier dans la Beijing Foreign Studies University, dans le programme de français, à 1 000km de chez elle, déjà. Ses années là-bas lui confirment sa passion. D’abord journaliste pour la revue du département de français « Jing Song » (Le Pin Solide), elle en devient rédactrice-en-chef lors de sa troisième année.

Mais une fois le diplôme en poche, un dilemme se présente. Doit-elle faire ce qu’elle aime au risque de voir sa liberté de penser bafouée, ou simplement faire autre chose ? La seconde option semble plus sûre.

Yan devient alors commerciale pour une compagnie de marketing, mais elle couve toujours l’ambition de faire autre chose. Elle consomme régulièrement des médias français, bannis dans le pays, où elle découvre le métier de correspondant. C’est le déclic ! En juin 2016, la jeune femme démissionne. Elle sera journaliste après tout.

Pour ce faire, Yan se trace deux chemins à parcourir: celui de l’expérience et celui l’éducation. Aussitôt dit, aussitôt fait: en automne 2016, elle intègre la rédaction du Figaro à Shanghai , et en juin 2017, la voilà acceptée à l’ESJ Lille.

Et maintenant ?

Arrivée en France depuis deux semaine pour la préformation d’été, la jeune chinoise de 26 ans est confiante. À exactement 9000km de chez elle, l’inconnu ne lui fait pas peur. Son arrivée à Loos-en-Gohelle, lundi 9 août, a encore ravivé sa soif d’apprendre.

« J’ai hâte de découvrir la vraie France, loin des simples reflets de la métropole, » explique-t-elle. « Après tout, dénicher le vrai, c’est pour cela que je fais du journalisme ! »

Lors de ce séjour de deux semaine, Yan veut faire de belles rencontres et espère pouvoir profiter du terrain pour mieux comprendre les dynamiques politiques et économiques qui traversent la région, et peut-être même le pays.

Pourquoi certains jeunes veulent rester à Loos-en-Gohelle

Alors que dans ma Chine natale, l’exode rural est massif, je me suis demandé pourquoi beaucoup de jeunes veulent rester à Loos-en-Gohelle.

Quand nous sommes arrivés à Loos-en-Gohelle, Océane Ten, 24 ans nous a accueilli en gare de Lens. En rencontrant d’autres habitants, nous nous sommes rendus compte que l’animatrice du quartier ouest n’était pas la seule « jeune » à apprécier Loos-en-Gohelle.

En Chine, beaucoup de jeunes ne veulent plus travailler dans les petites villes ni dans les villages. Les jeunes, et même les moins jeunes -quadragénaires-, veulent partir à l’assaut des grandes cités urbaines. Selon les données du bureau national des statistiques de Chine, en 2012, les villes comptent désormais 690 millions de personnes, ce qui signifie qu’un peu plus de la moitié des habitants du pays sont désormais des citadins. C’est la première fois dans l’histoire du pays que la population des villes excède celles des campagnes. De 2008 à 2013, pas moins de quinze millions de personnes ont déménagé de la campagne vers la ville, à commencer par Pékin et Shanghaï. A cette allure, bientôt, les campagnes compteront moins de 40% de Chinois à la campagne.

Mon expérience personnelle confirme ces chiffres. En juin dernier, lorsque j’ai visité le village natal de mon père, qui compte 46 000 habitants, j’ai pu constater que l’endroit était habité essentiellement de quinquagénaires. La plupart des maisons situées autour de celles de ma grand-mère s’étaient vidées.

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Le village chinois / Crédit Ran Wei

Tandis qu’à Loos-en-Gohelle (7000 habitants), la situation me semble vraiment différente. Plus de jeunes profitent de leur travail ici, comme dans le centre de jeunesse par exemple ou encore au sein de la mairie, ou dans le cybercoin. Partout, j’ai vu des employés relativement jeunes. D’après l’Institut National des Statistiques (INSEE), la tranche des 45-59 ans représente 22% de la population (1 453 habitants) suivi de celle des 0-14 et des 15-29 ans.

Pourquoi ces jeunes veulent-ils rester ici ?

La raison la plus importante, selon les jeunes, c’est la situation géographique de cette ville. Tiphaine, l’animatrice de centre jeunesse, a refusé un emploi dans la ville voisine de Lens (36 000 habitants) il y a deux ans pour s’installer à Loos-en-Gohelle. Selon elle, la convivialité entre les voisins et la chaleur des habitants lui convient parfaitement. Marc-Antoine Dupuich, l’animateur de Cybercoin, a la même opinion : « Travailler en étant proche des gens, c’est ce que je préfère », explique le trentenaire. Il aime ce lien si particulier qui le lie aux élèves, à leurs parents et aux retraités qui viennent apprendre à utiliser l’informatique dans son Cybercoin.

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Marc-Antoine Dupuich, animateur Centre Jeunesse Crédit Ran Wei

Outre la relation proche entre habitants, la tranquillité et la sécurité du village constituent un autre facteur qui pousse certains trentenaires à rester ici. « A cause la concentration au sein des grandes villes, certains personnes deviennent agressifs et dangereux », explique Thomas Lanvin, un étudiant en motricité travaillant comme saisonnier au centre jeunesse. Il préfère vivre dans les petits villages, plus calmes et paisibles que les grandes villes.

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Les jeunes travaillent au centre jeunesse / Crédit Ran Wei

Au delà de leur satisfaction de vivre « à la campagne », je découvre aussi un aspect culturel car en France, la loi du travail reste très protectriceet octroie la même chose partout en France (à commencer par le SMIC, le salaire minimum de croissance) alors qu’en Chine, chaque ville ou village fixe lui-même le montant du plus bas salaire possible. Ce qui implique, que contrairement à la Chine, le choix de son lieu de résidence n’influe pas directement sur le niveau de ses revenus. Chez moi, vivre dans les petites villes implique gagner moins, surtout au Nord et à l’Ouest de la Chine.

D’ailleurs, la distance et les temps de trajets entre les villes et les villages est souvent assez dissuasive : il est quasiment impossible de travailler à la ville et de vivre à la campagne. Ce qui me fait dire qu’avec leur ouverture d’esprit, les Français peuvent s’installer où bon leur semble, ce qui est encore très loin d’être le cas en Chine : nous ne sommes pas aussi libres que nous l’imaginons.

 

 

Première expérience du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Ange et Xiaohan

Dure, dure la montée d’un terril quand on vient de Kinshasa en Afrique et de Taiyuan en Chine de l’Ouest. Nos deux étudiantes à l’école supérieure de journalisme de Lille racontent cette aventure.

Photo de famille des étudiants ESJ LILLE au sommet du terril de Loos-en-Gohelle

Photo de famille des étudiants ESJ LILLE au sommet du terril de Loos-en-Gohelle

L’escalade du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Xiaohan Shi 

Je m’appelle Xiaohan Shi (prononcez Chiachon Chi). Ma province natale est située à des dizaines de milliers de kilomètres d’ici : je viens de Taiyuan en Chine, une province très polluée du Nord de la Chine. Chez nous, l’extraction minière bat encore son plein. Les sous-sols de ma région sont encore très riches en charbon. Et du charbon, il en faut pour faire tourner l’usine du monde ! Pour autant, nous n’avons pas de terrils à proprement parler. Dès mon arrivée, j’ai été étonnée que Loos-en-Gohelle ait pu préserver son environnement en ayant vécu une telle histoire minière. « Cela résultait d’une volonté politique de sauvegarder le patrimoine minier », nous avait expliqué Julian Perdrigeat, le directeur de cabinet de l’actuel maire Jean-François Caron.

Ni une, ni deux, je me suis donc élancée à l’assaut de ces terrils les plus hauts d’Europe, désormais consacrés au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est incroyable comme ces déchets de charbon ont réussi à former une petite montagne dans la ville. Cela confèrerait presque à Loos-en-Gohelle l’attrait d’un petit village de montagne…

Reste que j’avais jusqu’à présent du mal à imaginer ce qu’étaient ces déchets de charbon. Ce n’est qu’en foulant ces cailloux noirs que je me rends compte à quel point l’histoire minière de la ville renvoie à des travaux lourds et dangereux. On m’a dit que beaucoup de mineurs avait succombé d’une maladie des poumons provoquée par la poussière de charbon. L’ancien chemin de fer nous fait penser à la folie minière de l’époque.

Je suis déterminée à monter jusqu’au sommet du terril, malgré ma peur de la hauteur. Mais l’inclinaison de la pente ne donne pas le vertige. Pour les derniers mètres, je peux compter sur la main tendue de Chloé, une jeune loossoise qui m’aide ainsi à atteindre le sommet. Chloé est gentille et chaleureuse, comme beaucoup de habitants que j’ai rencontrés à Loos-en-Gohelle. Cela me rappelle des habitants de ma ville natale. Chez moi, la région connaît aussi une transition économique : elle pourrait apprendre beaucoup d’expérience  de Loos-en-Gohelle.

Je sors de mes songes pour profiter des panoramas incroyables qui s’offrent à nous, arrivés au sommet. Ça y est, j’y suis arrivée.

 

L’escalade du terril de Loos-en-Gohelle racontée par Ange Kasongo

Je m’appelle Ange Kasongo et je viens de Kinshasa en République Démocratique du Congo. La capitale est aussi la plus grande ville du pays, avec ses 12 millions d’habitants. Autant vous dire que le quotidien d’une ville de 7000 habitants me change un peu ! Quand j’ai entendu le mot « terril », je n’ai pas compris tout de suite de quoi il s’agissait. Et pour cause, la majeure partie des terrils se situent dans le Nord de la France. Même tous les Français ne savent pas forcément ce que c’est !

Quand on m’a dit qu’on pouvait y monter, j’ai sauté de joie. Au détail près que je n’avais pas prévu de chaussures de randonnée pour escalader ce terril de 186 mètres. Heureusement que mon hôte, Béatrice Bouquet, m’a prêté une paire de baskets. Oui, c’est le côté hospitalier des habitants de Loos-en-Gohelle.

Ange Kasongo en train de gravir peniblement le terril de Loos-en-Gohelle Crédit Photo: Shi Xiaohan

Ange Kasongo en train de gravir péniblement le terril de Loos-en-Gohelle
Photo: Shi Xiaohan

L’ascension avait été organisée par les jeunes du centre Les Francas. Après avoir gravi le premier « étage » du terril, certains dans le groupe sont déjà essoufflés. « Personne n’est obligé d’aller jusqu’au sommet », nous lancent les deux animateurs. Mais mon côté aventurière prend le dessus, je suis déterminée à aller jusqu’au bout ! Il faut tenir bon pour gravir ce terril. Je monte péniblement. Je m’accroche aux pierres quelques fois. Je marque des pauses incessamment. Ne m’avait-on pas dit que c’était le plat pays ici ? Qu’importe, pas après pas, j’arrive là où se situe la récompense : une vue imprenable sur Loos-en-Gohelle mais également sur tout le bassin minier.

 

Xiaohan Shi et Ange Kasongo