José Evrard, l’histoire du député passé du Parti Communiste au Front National

A 71 ans, José Evrard est le nouveau député FN de la 3e circonscription du Pas-de-Calais (Lens-Avion). Issu d’une famille de mineurs de fond et de résistants, il a d’abord été militant communiste pendant 35 ans. Il a été élu sous l’étiquette du Front national avec 51,7% des voix à Loos-en-Gohelle. Portrait.

Le député FN José Evrard a été élu avec le 52,94% des voix dans la 3ème circonscription du Nord (ex Nord-Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

L’histoire politique de José Evrard est l’emblème de l’évolution de la sociologie électorale du bassin minier et de l’ex Nord-Pas-de-Calais. Traditionnellement ancré à gauche, le territoire compte aujourd’hui quatre des huit députés du Front National. Parmi eux, un humaniste, retraité de La Poste, qui a été paradoxalement membre du bureau politique du Parti Communiste Français et maire adjoint de Billy-Montigny de 1989 à 1998. Comment peut-on basculer des barricades de Mai 68 aux murs du Front National ?

Selon Freud, cinq phases de l’élaboration du deuil existent : la négation, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation. Né communiste dans une une famille de mineurs de fond et de résistants, Il se trouve aujourd’hui dans un état d’esprit pragmatique qui l’oblige à inventer une nouvelle phase : la nécessité de survivre politiquement à la mort de la gauche.

« Ici tout le monde me connaît, je suis militant depuis trente ans. »

José Evrard est d’abord un homme de terrain. « Ici tout le monde me connaît, je suis militant depuis trente ans », affirme-t-il en évoquant son passé politique. Ayant dansé sur les barricades de Mai 68 et vécu les années des luttes ouvrières et étudiantes, il a douloureusement et doucement vu « le soleil de l’avenir » s’effondrer sous les décombres du mur de Berlin.

Certains l’ont accusé de trahison. « Je n’ai jamais bougé, je reste fidèle aux idéaux de justice et lutte sociale, d’égalitarisme, de lutte contre la pauvreté et le chômage. Je ne retrouve plus ça au sein de la gauche. » En se portant candidat pour le FN, a-t-il exploité une opportunité politique ? Sa réponse est immédiate, le ton monte, son front se plisse comme le sous-sol du bassin minier creusé par les galeries :  « L’opportunisme c’est quand on change de casaque et qu’on joue le lendemain avec celle d’une autre équipe ! » Une conjoncture favorable ? [le député socialiste sortant Guy Delcourt, ancien maire de Lens, ne se représentant pas et en mai dernier, Hugues Sion, son principal challenger se présentant sur une liste indépendante NDLR]. Soyons plus précis. « Oui, non, mais ça veut rien dire. J’ai quand même quitté le PCF en 2000 et j’ai rejoint le FN en 2013. » Il n’y a pas de jugement de valeur. L’opportunité n’est pas forcement de l’opportunisme, mais ce dernier peut conduire à exploiter la première. « Bah oui ! Il faut bien qu’en ce pays, on change les donnes ».

« Ni de gauche, ni de droite. Je suis patriote »

L’homme est connu pour son appétit littéraire. Dans sa libraire, on dénombre près de
8 000 livres. « Peut-être plus », s’amuse-t-il. Fin connaisseur de la littérature et de l’historiographie marxiste, José Evrard affine et nourrit son discours par de nombreuses citations. Marxisme et écologie, mais également souveraineté, indépendance et patriotisme sont les concepts le plus récurrents. Est-il de gauche ou de droite ? « Ni de gauche, ni de droite. Je suis patriote », ricane-t-il. Même lui, il ne semble pas y croire. Soyons plus précis. « Je suis le témoin vivant de la déstructuration du bassin minier. Cette région de la France est de plus en plus pauvre et économiquement immobile. Les politiques socialistes n’ont pas répondu aux exigences des cette population. Aujourd’hui, ils payent le décalage entre les promesses et les actes. »

Le député FN José Evrard devant le bureau du Front National de la Communauté d’agglomération de Lens-Liévin, sur Lens – © Stefano Lorusso

« Pendant la campagne électorale, mes adversaires ont pointé du doigt mon passé communiste. Ils m’ont rapporté pleins de voix. »

José Evrard a été crédible aux yeux de ses électeurs car il a totalement assumé son passé. Pas seulement il n’a plus de cadavres dans le placard, il n’a même plus de placard. « Je suis connu dans cette région pour y avoir milité longtemps. Pendant la campagne électorale, mes adversaires ont pointé du doigt mon passé communiste. Ils se sont tués tout seuls car ces accusations m’ont rapporté plein de voix. »

Le point de rupture entre lui et la gauche, a été la position trop souple de cette dernière sur les politiques européennes : « L’Europe, telle qu’elle est construite aujourd’hui, produit des profondes inégalités. Le FN a un discours patriotique. Les anciens électeurs communistes ont été plus sensibles que d’autres à ces aspects là. »

Ce professionnel de la politique a-t-il trouvé dans la ligne politique du FN un nouveau « soleil de l’avenir » ? Il hésite, un conflit s’entrevoit dans ses yeux, son esprit semble en contradiction. Le temps d’une seconde, il redevient le professionnel de la politique qu’il est. « Le FN reprend des idées dans lesquelles je m’étais engagé. Je ne vois pas pourquoi je ne devrais prendre ma place au sein du Front national. Dans la vie, ce n’est pas tout blanc ou tout noir ». Peut-être bleu Marine ? 

 

Attaque terroriste à Ouagadougou : une « burkinabè » de Loos-en-Gohelle réagit

Ouagadougou a été victime d’une attaque terroriste dimanche dernier. Le bilan provisoire fait état d’une vingtaine de mort et d’une dizaine de blessés. Béatrice Bouquet connait bien le Burkina Faso, puisqu’elle y va régulièrement depuis 1983 et dirige d’ailleurs l’association Loos N’Gourma. Elle est consternée. Interview. 

Béatrice Bouquet, consternée par la nouvelle de l’attentat de Ouagadougou © Oudom Heng

Lost in Gohelle : Un mot pour vos amis du Burkina Faso…

Béatrice Bouquet : Je pense beaucoup à eux. Tous mes amis sont sains et saufs. En 2016, je me suis retrouvée la seule blanche dans un restaurant à Ouagadougou car les touristes avaient peur de sortir après le premier attentat de janvier 2016 à Ouagadougou. Je mesure donc les conséquences de ce qui s’est passé. Il faut pour nos amis burkinabè, rester très solidaires, tenir le coup pour lutter contre ce terrorisme. Beaucoup de pensées pour eux, beaucoup d’amitié. Et un peu de réconfort autant que possible.

Lost in Gohelle : Cet attentat rappelle celui du 15 janvier 2016 qui a lieu sur la même avenue (Kwamé N’Krumah). Connaissez-vous les lieux ?

Béatrice Bouquet : Il est vrai que je ne fréquente pas beaucoup Kwamé N’Krumah mais c’est une avenue que je connais. J’y suis déjà passée. Le but de ces terroristes pour moi, c’est de déstabiliser à la fois le Burkina Faso et les associations qui interviennent pour aider le pays. Ils veulent peut-être aussi mettre la main sur certaines richesses du pays. En résumé, soit en faire un État islamiste soit profiter des richesses minières. Ces gens ont besoin d’argent pour financer leurs attaques, leur terrorisme, peut-être qu’ils viennent frapper pour ces raisons.

Lost in Gohelle : Comment avez vous été mise au courant pour l’attaque?

Béatrice Bouquet : J’ai appris cela le lendemain matin en écoutant la radio. J’étais très triste d’apprendre cette douloureuse nouvelle d’un attentat qui frappe encore le Burkina Faso. Au départ, je pensais que c’était moins grave. C’est seulement après quand on est allé chercher l’info… [Après un silence rempli d’émotions], On est tous Ouagadougou, ou tous Paris, solidaires quand il y a un attentat.

Lost in Gohelle : Ce triste événement nous ramène à nous interroger sur le phénomène du terrorisme, qu’en pensez-vous ?

Béatrice Bouquet : Je me demande si c’est vraiment religieux car l’Islam interdit de tuer son prochain. Cependant, il faut reconnaitre que les inégalités sociales dans le monde créent le terreau fertile pour faire naître ces terroristes, qui ne connaissent pas vraiment les fondements de la religion. On pourrait penser la même chose en France quand on voit la montée du Front National. Ce sont des gens, pour la plupart les exclus de la réussite et de la mondialisation, qui votent pour les extrêmes.

Lost in Gohelle : Des pistes de solution ?

Béatrice Bouquet : Il faut voir comment on travaille à rendre le monde plus juste. À tous points de vue, il y a la grande pauvreté qui existe dans certains pays, l’analphabétisme, c’est… c’est un défi [silence] très difficile.

Lost in Gohelle : …un défi auquel vous croyez?

Béatrice Bouquet : [Empressée] Oui oui j’y crois. J’y crois beaucoup. On arrivera pas à le résoudre, mais on passera le relais. C’est comme ça qu’il faut entendre les choses. On ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde mais chacun peut faire sa part, informer d’autres pour qu’ils puissent prendre le relais.

 

Yipo Vincent Bado

Portrait d’un ancien mineur à Loos-en-Gohelle : l’histoire d’Henri Wozniak

Henri Wozniak, 83 ans, est l’un des sept anciens mineurs de Loos-en-Gohelle encore en vie. Il observe une vieille photo de groupe : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même d’aujourd’hui. Un témoignage précieux. 

Quel âge avez-vous monsieur? « Maintenant ? Ah je ne sais plus ». Henri Wozniak a 83 ans, précise Christiane. Henri a la maladie d’Alzheimer; recueillir son témoignage est d’autant plus important. Il observe les vieilles photos en face de lui, éparpillées sur la table en bois. Ses yeux étincelants bougent derrière ses lunettes à la recherche d’un souvenir : la mine, le service militaire, la guerre. Le résumé de sa vie est juste à l’arrière-plan, derrière lui, accroché au mur : une lettre abîmée, une photo de deux mineurs au travail, la gravure sur bois des terrils jumeaux, symboles de la ville de Loos-en-Gohelle. Et une horloge. Le son de ses aiguilles marque le temps qui passe.

Henri Wozniak regarde une vieille carte de Loos-en-Gohelle. © Stefano Lorusso

Henri continue à observer les vieilles photos et les articles. Christiane les arrange sur la table. Sa femme répond à sa place, Henri acquiesce. Son récit ne commence que quand il aperçoit un carnet noir. Et il se met à lire : « Outillage, éclairage, ventilation, sécurité, personnel, évacuation des produits… On en avait besoin, tu sais ? ». Il lit avec le doigt, comme un enfant, et des images lui viennent à l’esprit grâce à quelques notes d’il y a vingt ans. 

Henri Wozniak, d’origine polonaise, a grandi à Loos-en-Gohelle. Ou mieux, sous Loos-en-Gohelle. Lorsqu’il a commencé à travailler à la mine, en 1949, il n’avait que quatorze ans. « J’étais tout petit, je passais partout », s’exclame-t-il, fier. « Même à travers des tunnels pas plus grands que ça, tu sais ? », il montre avec ses mains. Henri est descendu pour la première fois dans la fosse 8. Il était galibot, terme en ch’ti pour définir les enfants employés aux travaux souterrains dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais.

Mineur, il a travaillé sous terre pendant 35 ans : au fond des fosses 1, 2, 7, 12, 14, 15 et 11-19 des mines de Loos-en-Gohelle-Lens, jusqu’à 1984. Galibot, mineur, puis porion, superviseur d’une fosse, peu à peu il est monté en grade. « Il faut raconter son histoire! Il adorait la mine, il connaissait tous les coins ci-dessous », explique Marie, sa voisine.

© Diaporama Sonore : Stefano Lorusso

Pourtant, Henri retrace sa vie par épisodes éparpillés, sans ordre chronologique. Chaque histoire a un début et une fin, mais pas la sienne. Il ne se rappelle que de ce qui l’a marqué, par à-coups.

Lorsque on commence à parler de la mine, tout d’abord il raconte de l’accident. « Je devrais avoir 50 ans. J’étais à 80 mètres de profondeur. J’avais ramené du matériel, le machin… l’équipement. Et puis ils ont mis la machine en route, le machin… La chaîne s’est cassée et tout m’est tombé dessus. Mes camarades ils m’ont pris, ils m’ont remonté. J’ai eu de la chance ! », il en rigole, mais ses mains tremblent. Lorsqu’il raconte sa vie, il prend son temps pour choisir les mots dont il ne se souvient plus. Et s’il ne les trouve pas, il se contente de dire « machin ».

Henri avec son casque de mineur. © Stefano Lorusso

Henri observe une photo de groupe en noir et blanc : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même. Il fait des longues pauses, avant de recommencer à parler. Le son des aiguilles résonne.

« J’ai dû quitter mon travail pendant mon service militaire en Allemagne et après à cause de la guerre en Algérie. Mais un jour mon patron m’a appelé. Il m’a demandé de revenir, ils avaient besoin de moi. Du coup j’ai abandonné la guerre et je suis retourné à la mine ».

Marie a raison : il en parle avec nostalgie, la mine, sa mine, chez lui. « Mon travail n’était pas fatiguant, j’étais habitué à la chaleur, à la terre sur le visage, à l’obscurité », raconte-t-il. Christiane nous montre l’ancienne lampe de mineur de son mari. Elle est lourde, on sent encore l’odeur du carbone. D’un geste, Henri  soulève la lampe et l’accroche sur le côté, comme avant : touours ça que la maladie d’Alzheimer n’aura pas.

Julian Perdrigeat, directeur de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle : « Plutôt que de renier notre passé minier, nous l’avons réinventé à notre avantage »

Il existe maintenant un passage obligé pour l’accueil des journalistes de Lost in Gohelle, la rencontre du chef de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle, Julian Perdrigeat. Passionnant et passionné, ce jeune homme de 31 ans peut raconte la ville pour laquelle il travaille et les défis qui l’attendent pendant des heures. Entrevue sur le thème de l’écologie.

La rédaction écoute attentivement le chef de cabinet ©Stefano Lorusso

Lost in Gohelle : La ville de Loos-en-Gohelle est connue entre autre pour ses projets pilotes en matières d’écologie et d’énergies renouvelables. Pourquoi cela  ?

Julien Perdrigeat : Ici, nous avons voulu travailler sur la résilience (un concept avancé par Rob Hopkins), c’est-à-dire, la manière de rebondir après un choc. J’ai traversé l’Afrique à vélo, de Lille à Soweto, en Afrique du Sud, pour questionner ce sujet.

Dans notre cas, le choc est celui laissé par les mines et l’industrie minière durant trois siècles. Des centaines de milliers de kilomètres de galeries de mines ont été creusées sous terre, ce qui entraîne aujourd’hui des impacts sur la géologie des sols et la topographie des paysages.

Plutôt que de renier notre passé, nous l’avons réinventé à notre avantage. Nos terrils arborent maintenant une biodiversité unique, le toit de notre église produit de l’énergie solaire, notre urbanisme étrange nous permet d’avoir des champs et des jardins équitables en plein coeur de la ville, par la permaculture.

 

Lost in Gohelle : Tournons-nous vers l’avenir, quels sont les projets pour la ville et la région dans le domaine de la transition écologique ?

Julien Perdrigeat : Nous voulons procéder à un changement d’échelle d’ici 2020. La transition énergétique, c’est-à-dire de passer de l’énergie fossile aux énergies renouvelables, ne peut pas se limiter à une seule ville. Nous devons porter ces actions à une échelle plus importante, qui englobe tout un bassin de population.

Nous avons expérimenté une ferme solaire, une unité de méthanisation, l’éco-rénovation des logements sociaux… À l’ADEME, l’agence de la maitrise de l’énergie, nous sommes d’ailleurs démonstrateurs nationaux : toute la France tire parti de notre expérience. Loos-en-Gohelle est une ville laboratoire où l’on essaie de co-construire avec les habitants, en fonction de leurs besoins. Mais il faut désormais propager les bonnes pratiques à l’agglomération, la région, l’État-nation… Tant que nous n’aurons pas mis en place ces solutions, on ne résoudra pas le problème du chômage.

Lost in Gohelle : Comment cela va-t-il se réaliser concrètement ?

Julien Perdrigeat : C’est un projet à plusieurs étapes, qui a commencé il y a déjà longtemps. À Loos, tout a commencé avec une politique culturelle pour opérer un changement de mentalités, avec notamment Les Gohelliades. Dans les années 90, la ville a mis en place la Charte du cadre de vie, un diagnostic social et environnemental, créer en concertation avec les habitants par rapport à leurs besoins réels et leurs demandes pour le POS, le Plan d’occupation des sols. À partir de celle-ci, nous avons fait bon nombre d’experiences fructueuses, telles que mentionné plus tôt.

Le CD2E, le centre des éco-entreprises et le CERDD, centre de ressources sur le développement durable situé en ville constituent de plus un pôle d’excellence. C’est le seul pôle de compétitivité français sur l’économie circulaire un processus par lequel les déchets des uns deviennent la matière première des autres. Enfin, avec la Fondation des apprentis d’Auteuil nous formons des jeunes sous diplômés afin qu’ils se apprennent les techniques du bâtiment durable.

Nous réfléchissons maintenant à mettre en place un « Pôle métropolitain de l’Artois« , qui couvrirait trois agglomérations et 600 00 habitants afin d’observer et d’administrer la transition écologique. L’ensemble du territoire en forme de la banane qu’est l’ancien bassin minier a tous les atouts pour devenir le moteur d’une nouvelle révolution industrielle propre, basée sur la démocratie participative, l’économie durable et l’internet.

Je vous donne un exemple : un agriculteur loossois m’expliquait que la culture d’un hectare d’oignons bio demande 10 ou 15 fois plus de travail et qu’il a créé des emplois. Mais comment quantifier tout ce que le développement durable apporte au territoire ?

 

Lost in Gohelle : L’élection en juin des cinq députés Front National dans la région, notamment José Evrard pour la 3e circonscription (Lens) pourrait-elle avoir un impact sur ce projet à grande échelle ?

Julien Perdrigeat : Le maire Jean-François Caron est un élu écologiste. Sa façon de penser et celle du FN sont bien entendu complètement opposées. Si nous prônons par exemple l’agriculture locale, ce n’est pas en opposition avec tout ce qui vient de l’étranger…

Cela étant, il faut avouer que même avec un discours aux antipodes, il est parfois possible pour deux individus de partis opposés de se retrouver sur les mêmes solutions. Notre seule crainte, ce serait que nos idées et nos réussites soient présentées comme une initiative du FN. Il nous reste trois ans avant les prochaines élections municipales rendre compte du changement.

Clémence Labasse et Martina Mannini

Portrait de Clément Ere, ancien mineur de Loos-en-Gohelle : « Le bassin minier, c’est notre identité ! »

Clément Ere avait treize ans, mesurait à peine 1m20 quand il est descendu la première fois dans la mine. « quand j’en suis sorti, je faisais 1m90 », s’amuse-t-il. Aujourd’hui, il a 80 ans et habite Loos-en-Gohelle. Récit d’une vie extraordinaire.

Clément ERE, ancien mineur de Loos-en-Gohelle, montre fière l’affiche de son spectacle théâtrale – © Stefano Lorusso

« Imaginez-vous un gars de treize ans aujourd’hui descendre dans une mine, tout seul à cinq heure du matin. » Loos-en-Gohelle, 1951. Clément Ere donne son premier coup de pioche dans les galeries du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. « J’ai été mineur et j’en suis fier. Pour pouvoir avancer, il faut regarder en arrière. Le bassin minier, c’est notre identité », assène-t-il.

Aujourd’hui, à 80 ans, il est le protagoniste d’une pièce de théâtre sur sa vie et, par ricochet, sur l’histoire récente de tout le bassin minier Mine de rien, mis en scène par Cécile Orsennat et Xavier Lacouture, et en musique par Thierry Montaigne.

Revenons en 1948, la deuxième guerre mondiale est terminée. La France est à genoux, la population est éprouvée, le charbon est la seule source d’énergie disponible. Il faut reconstruire le pays et gagner la bataille du charbon. L’enjeu justifie la nationalisation des bassins miniers du Nord-pas-de Calais, du Nord, de Lorraine, du Centre et du Midi. La société publique Les Charbonnages de France vient d’être crée pour gérer les concessions minières. Un seul mot d’ordre : produire. En 1950, 27 millions de tonnes de charbon sont extraites des bassins du Nord et du Nord Pas-de-Calais. En 1960, ce sera 29 millions.

Clément ERE revient sur son passé de mineur à Loos-en-Gohelle – © Stefano Lorusso

« Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. J’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix »

À l’époque, Clément Ere n’était qu’un gosse, comme il le raconte dans la chanson « Qu’un gosse » tirée de sa pièce de théâtre (Pendant six longues années/j’ai fait ce boulot d’homme/J’étais un bon mineurs, j’étais une bête de somme/J’ai oublié ma peur). Il est embauché à la fosse 4 de Lens. « Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. Quand j’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix ».

C’est un géant gentil, Clément, son regard est bon, pacifique, accueillant. Ses yeux se mouillent de larmes durant son récit. Il parle et il transporte l’auditeur dans les mines. On sent l’odeur acre et toxique du charbon. On est plongé dans les grèves. On entend les voix rauques et infernales des ouvriers. « Je travaillais au triage, on avait toujours le « cul à l’gaillette » [expression pour dire que la poussière était tellement épaisse qu’elle encrassait de noir la peau des ouvriers jusque dans les parties intimes NDLR]. »

« J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. »

Toujours grâce au récit de Clément, on atterrit dans un coin de sa maison en 1942. Même s’il n’avait que trois ans, il se souvient des policiers collaborationnistes français qui ont débarqué pour déporter son père communiste dans les champs de travail nazis, en Allemagne.

Il a gardé une image intacte du jour où son père est revenu  : « J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. Il faisait 35 kilos et un mètre quatre vingt. Je ne l’ai pas reconnu. » Son père trouva ensuite un travail dans la mine en tant que aiguillier. Il vivra la saison de la bataille du charbon et des grands grèves ouvrières de 1948 et 1963. « Je me rappelle d’une grève de huit semaines, les mineurs n’étaient donc pas payés, on ne mangeait que de carottes. Et encore fallait-il en avoir ! ».

« [La silicose] me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper de l’univers minier. En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. »

Sous ses yeux, la transformation d’un territoire

L’exploitation du charbon a marqué le territoire en profondeur. Le lait noir des mamelles de la terre l’a nourri. Il lui donné la vie, il l’a fait grandir. Mais il lui a donné également la mort. D’abord, économique : quand, dans les années 70, l’Etat considère que le charbon n’est plus rentable, il s’est progressivement désengagé. Aujourd’hui, le taux de chômage s’élève au 11,7% au Nord-Pas-de-Calais (INSEE 2017). La catastrophe est également humaine : la poussière de charbon entraîne de nombreuses silicoses, maladies pulmonaires graves, souvent mortelles.

« Cette maladie me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper des mines » raconte Clément. « En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. Vingt-huit mois de service militaire. J’ai reçu toutes les décorations, il ne me manque que la légion d’honneur. » Clément a vu le danger arriver à temps. Presque tous ses collègues de l’époque sont morts aujourd’hui. « Avant mon mariage, le médecin avait trouvé des traces de noir dans mes poumons, en regardant ma tomographie [technique d’imagerie de l’époque, NDLR]. »

Une fois les chapitres de la mine et de l’Algérie refermés, comme dit la chanson « et puis y’a eu l’Armée/alors j’ai fait le choix/de ne pas y retourner/c’était pas fait pour moi/alors j’ai préféré l’autre chemin de croix/le passage obligé, la guerre en Algérie », le jeune Clément découvre être malade. Un point de pleurésie, une maladie qui attaque la plèvre, cette membrane enveloppant et protégeant les poumons. Il s’en sortira, en se soignant à l’hôpital de Lens, où il a l’idée de demander du travail durant sa convalescence.

Une vie engagée

Quand il raconte ces épisodes de sa vie, les grandes mains de Clément fendent l’air avec des larges gestes. Il a beau affirmer qu’il « ne veut pas parler de politique », ses actions le trahissent. Lui, qui a été l’un des promoteurs de la nomination du bassin minier de Nord-Pas-de-Calais en tant que Patrimoine mondial de l’Unesco en 2012. Personne n’y croyait.

Le maire écologiste de Loos-en-Gohelle, Jean-François Caron, avec tous les acteurs du projet Mission Bassin Minier se sont battus pour cet objectif et l’ont remporté.

Parmi les soutiens de la première heure, Micheline Ere, la femme de Clément, une présence constante dans sa vie, récemment disparue. « On faisait tout ensemble. Elle était une personne responsable, toujours là où les gens en avaient besoin », sa voix puissante et ronde s’incline et se brise, son regard touche par terre et deux grandes larmes sillonnent son visage.

A quatre-vingt ans, Clément Ere garde ses deux enfants qui travaillent à l’étranger. Ayant beaucoup souffert dans sa vie, ce mineur est le symbole d’un territoire qui aujourd’hui tente de repartir, en valorisant son histoire liée à la mine et en lançant un projet de relance sur l’économie durable : l’objectif est de passer de l’énergie noire à l’énergie verte.