A Loos-en-Gohelle, un écogîte conjugue développement durable et tourisme

Situé au pied des terrils jumeaux les plus hauts d’Europe (ces collines artificielles construites par les sous-produits écartés à l’époque des mines), « Fleur de ciel » est un écogite situé dans la commune de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais), une ville pilote du développement durable.

Construit en 2009, il est le premier écogîte au nord de Paris. Panneaux solaires, récupération des eaux de pluie, mur et toit végétalisés font de lui un exemple de tourisme durable. Marianne l’a construit avec son mari, Didier Caron. Ils expliquent en quoi cet écogîte est original.

 

José Evrard, l’histoire du député passé du Parti Communiste au Front National

A 71 ans, José Evrard est le nouveau député FN de la 3e circonscription du Pas-de-Calais (Lens-Avion). Issu d’une famille de mineurs de fond et de résistants, il a d’abord été militant communiste pendant 35 ans. Il a été élu sous l’étiquette du Front national avec 51,7% des voix à Loos-en-Gohelle. Portrait.

Le député FN José Evrard a été élu avec le 52,94% des voix dans la 3ème circonscription du Nord (ex Nord-Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

L’histoire politique de José Evrard est l’emblème de l’évolution de la sociologie électorale du bassin minier et de l’ex Nord-Pas-de-Calais. Traditionnellement ancré à gauche, le territoire compte aujourd’hui quatre des huit députés du Front National. Parmi eux, un humaniste, retraité de La Poste, qui a été paradoxalement membre du bureau politique du Parti Communiste Français et maire adjoint de Billy-Montigny de 1989 à 1998. Comment peut-on basculer des barricades de Mai 68 aux murs du Front National ?

Selon Freud, cinq phases de l’élaboration du deuil existent : la négation, la colère, la négociation, la dépression et l’acceptation. Né communiste dans une une famille de mineurs de fond et de résistants, Il se trouve aujourd’hui dans un état d’esprit pragmatique qui l’oblige à inventer une nouvelle phase : la nécessité de survivre politiquement à la mort de la gauche.

« Ici tout le monde me connaît, je suis militant depuis trente ans. »

José Evrard est d’abord un homme de terrain. « Ici tout le monde me connaît, je suis militant depuis trente ans », affirme-t-il en évoquant son passé politique. Ayant dansé sur les barricades de Mai 68 et vécu les années des luttes ouvrières et étudiantes, il a douloureusement et doucement vu « le soleil de l’avenir » s’effondrer sous les décombres du mur de Berlin.

Certains l’ont accusé de trahison. « Je n’ai jamais bougé, je reste fidèle aux idéaux de justice et lutte sociale, d’égalitarisme, de lutte contre la pauvreté et le chômage. Je ne retrouve plus ça au sein de la gauche. » En se portant candidat pour le FN, a-t-il exploité une opportunité politique ? Sa réponse est immédiate, le ton monte, son front se plisse comme le sous-sol du bassin minier creusé par les galeries :  « L’opportunisme c’est quand on change de casaque et qu’on joue le lendemain avec celle d’une autre équipe ! » Une conjoncture favorable ? [le député socialiste sortant Guy Delcourt, ancien maire de Lens, ne se représentant pas et en mai dernier, Hugues Sion, son principal challenger se présentant sur une liste indépendante NDLR]. Soyons plus précis. « Oui, non, mais ça veut rien dire. J’ai quand même quitté le PCF en 2000 et j’ai rejoint le FN en 2013. » Il n’y a pas de jugement de valeur. L’opportunité n’est pas forcement de l’opportunisme, mais ce dernier peut conduire à exploiter la première. « Bah oui ! Il faut bien qu’en ce pays, on change les donnes ».

« Ni de gauche, ni de droite. Je suis patriote »

L’homme est connu pour son appétit littéraire. Dans sa libraire, on dénombre près de
8 000 livres. « Peut-être plus », s’amuse-t-il. Fin connaisseur de la littérature et de l’historiographie marxiste, José Evrard affine et nourrit son discours par de nombreuses citations. Marxisme et écologie, mais également souveraineté, indépendance et patriotisme sont les concepts le plus récurrents. Est-il de gauche ou de droite ? « Ni de gauche, ni de droite. Je suis patriote », ricane-t-il. Même lui, il ne semble pas y croire. Soyons plus précis. « Je suis le témoin vivant de la déstructuration du bassin minier. Cette région de la France est de plus en plus pauvre et économiquement immobile. Les politiques socialistes n’ont pas répondu aux exigences des cette population. Aujourd’hui, ils payent le décalage entre les promesses et les actes. »

Le député FN José Evrard devant le bureau du Front National de la Communauté d’agglomération de Lens-Liévin, sur Lens – © Stefano Lorusso

« Pendant la campagne électorale, mes adversaires ont pointé du doigt mon passé communiste. Ils m’ont rapporté pleins de voix. »

José Evrard a été crédible aux yeux de ses électeurs car il a totalement assumé son passé. Pas seulement il n’a plus de cadavres dans le placard, il n’a même plus de placard. « Je suis connu dans cette région pour y avoir milité longtemps. Pendant la campagne électorale, mes adversaires ont pointé du doigt mon passé communiste. Ils se sont tués tout seuls car ces accusations m’ont rapporté plein de voix. »

Le point de rupture entre lui et la gauche, a été la position trop souple de cette dernière sur les politiques européennes : « L’Europe, telle qu’elle est construite aujourd’hui, produit des profondes inégalités. Le FN a un discours patriotique. Les anciens électeurs communistes ont été plus sensibles que d’autres à ces aspects là. »

Ce professionnel de la politique a-t-il trouvé dans la ligne politique du FN un nouveau « soleil de l’avenir » ? Il hésite, un conflit s’entrevoit dans ses yeux, son esprit semble en contradiction. Le temps d’une seconde, il redevient le professionnel de la politique qu’il est. « Le FN reprend des idées dans lesquelles je m’étais engagé. Je ne vois pas pourquoi je ne devrais prendre ma place au sein du Front national. Dans la vie, ce n’est pas tout blanc ou tout noir ». Peut-être bleu Marine ? 

 

Loos-en-Gohelle: la ville qui est passée de l’économie noire à l’économie verte

« L’histoire des mineurs vaut celle des rois », dit Jean-François Caron, maire écologiste de Loos-en-Gohelle, quand en 2012, le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est classé patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO. Pour Loos-en-Gohelle, ce n’est pas qu’une nomination symbolique. En vingt ans, ce territoire a su se révolutionner et passer de l’économie de charbon, à l’économie verte. Reportage.

A Loos-en-Gohelle, prononcer le mot « mine » fait penser aux terrils – ces collines constituées des sous-produits non exploités de la production minière. A Loos-en-Gohelle il y en a deux. Ces jumeaux, les plus hauts d’Europe, culminent à plus que cent-quatre-vingt mètres. C’est ici, à leurs pieds, qu’il faut aller pour comprendre la transition énergétique.

Dans ce paysage, ils sont les seules repères. Ces géants noirs et verts surplombent le paysage du « plat pays ». Ils le façonnent. Toute l’histoire contemporaine de ce territoire est ici : la culture du travail, la fatigue et la mémoire des ouvriers, les richesses produites pour faire repartir l’économie de la France d’ après-guerre, les grèves ouvrières. Empâtées aux résidus de pierre et de schiste, il y a le sang et la sueur des mineurs. Ils sont le symbole de tout ce qui fut.

Beaucoup auraient voulu les raser pour enterrer le passé. Mais Jean-François Caron, maire écologiste de Loos-en-Gohelle depuis 2001 a combattu aux côtés de son père Marcel, maire socialiste de Loos-en-Gohelle de 1977 à 2001, pour les préserver. Grâce à leur ténacité, depuis 2002 le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. « L’histoire des mineurs vaut celle des rois », compare Jean-François Caron lors de son discours après l’inscription.

 

Un de deux terrils de Loos-en-Gohelle. Dans ce territoire plat, ils sont les seules repères - © Stefano Lorusso

Les sentiers montant des pieds des terrils amènent les visiteurs jusqu’au sommet – © Stefano Lorusso

Les bâtiments miniers aux pieds des terrils de Loos-en-Gohelle – © Stefano Lorusso

« La vie à l’époque de la mine était dangereuse, on travaillait beaucoup. Mais on l’aimait tous. »

« La vie à l’époque de la mine était dangereuse, on travaillait beaucoup. Une fois mon service à la mine terminé, je suis allé travailler dans un garage pour gagner plus. Mais finalement, on regrettait la mine et l’ambiance des fosses : c’était la convivialité et l’entraide, tout le monde se disait bonjour, tout le monde se connaissait » évoque Gilbert Lété, soixante-quinze ans, mineur de fond aujourd’hui à la retraite. Sa boucle d’oreille de diamant blanc brille sous les rayons du soleil.

« Beaucoup de personnes auraient voulu tout raser. Après la fermeture du puits de mine, ça a été la crise. »

Clément Ere, mineur durant sa jeunesse avant de s’enrôler pour la guerre d’Algérie, détaille plus en profondeur les cicatrices du territoire : « Beaucoup de personnes auraient voulu tout raser. Après la fermeture, ça a été la crise. On ne savait plus où on allait, on regardait le passé avec un mélange de honte et de nostalgie. Mais il ne faut pas avoir honte, c’est notre passé, notre identité ! Aujourd’hui quelque chose bouge, le maire porte un grand projet de transition écologique. Le charbon, ça n’était plus possible. »

Clément ERE revient sur son passé de mineur à Loos-en-Gohelle - © Stefano Lorusso

Sortir de l’engrenage infernal

Avec la progressive fermeture des mines, le territoire du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais plonge dans un fort immobilisme économique. C’est un choc dur et sanglant pour la population. La mine et les patrons, dont toute l’organisation des villes de cette région dépendait, avaient injecté un profond esprit paternaliste et hiérarchique dans les rapports sociaux, les rythmes de vie, l’urbanisme et l’économie. Une fois partis, les patrons ont tout laissé en l’état : un territoire saigné à blanc et destructuré.

Comment sortir de cet engrenage infernal de crise sociale ? Loos-en-Gohelle, dont le paysage et l’humanité portent encore les blessures liées aux mines, a été complètement retournée dans les vingt derniers années. Prenant son histoire à contre-courant, la ville a mis en œuvre la révolution verte. Le deus-ex-machina de cette transition énergétique est Jean-François Caron, maire écologiste de Loos-en-Gohelle depuis 2001. Dans une ville qui n’avait plus d’espoir, cet homme maigre au visage calme et au discours pédagogique a apporté une vision, un rêve. Il a su s’entourer d’une équipe forte et efficace qui partage son projet de transition énergétique.

Résilience et durabilité

Julian Perdrigeat a 31 ans. Diplômé en science politique, il est directeur de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle. Avant de s’engager pour la transition écologique à Loos-en-Gohelle, il a traversé l’Afrique à vélo pour étudier le thème de la résilience. C’est ça, le mot clés de Loos-en-Gohelle, sa capacité de résistance aux chocs. A son retour en France, par un hasard de la vie, il rencontre Jean-François Caron et commence à travailler pour son cabinet. « On a été au cœur de la première révolution industrielle, on a loupé la deuxième, mais on a anticipé la troisième » affirme-t-il avec détermination.

Julien Perdrigeat, directeur de cabinet du maire de Loos-en-Gohelle devant la mairie – © Lost en Gohelle

« On suit le principe de l’économie circulaire en allongeant le cycle de vie de certaines matières et produits. »

« Il faut préserver la planète. On suit le principe de l’économie circulaire en allongeant le cycle de vie de certaines matières et produits. On réduit la consommation. On produit de l’énergie grâce à des nouvelles technologies : les panneaux photovoltaïques, un système de récupération des eaux de pluie, des nouveaux matériaux pour les éco-constructions, un projet d’une usine de méthanisation » continue-t-il.

« Concrètement, il s’agit de passer d’une société paternaliste à la démocratie participative et horizontale. On fait un grand travail culturel ici pour faire comprendre aux habitants et aux communes intéressées par notre philosophie que les énergies renouvelables sont l’avenir. Il faut systématiser la logique écologique. »

Pendant son précédent mandat, le maire a organisé plus de deux-cent réunions publiques, il se base sur un large consensus électorale : 83% des voix lors des élections municipales de 2014.

Vers une 3e révolution industrielle

Loos-en-Gohelle a été nommée ville pilote du développement durable en France. On y expérimente le potentiel de l’économie verte. « D’ici en 2050, on a l’objectif de produire plus d’énergie que ce qu’on consomme », le directeur du service technique de la mairie, Didier Caron (qui n’a aucun lien de parenté avec le maire NDLR). A 53 ans, il a les mains sur tous les dossiers communaux. Ayant travaillé en tant que jardinier, il y a appris l’amour et le respect pour la terre.

Sur les toits de l’Eglise de Saint-Vaast, la Mairie a installé 200 m2 de panneaux photovoltaïques qui rapportent 5000 euros chaque année (32 000 kilowatts/heure). « Imaginez-vous qu’on développe ça à l’échelle du bassin minier », la voix de Didier Caron monte, dans ses yeux on aperçoit la vision de l’avenir. « Dans les jardins publics, un système de détecteurs de mouvement a été installé afin de régler la consommation d’énergie en fonction de la présence humaine », poursuit-il avec fierté.

 

Les bâtiments publics sont dotés d’un système de récupération d’eau de pluie qui servent à alimenter les sanitaires et à l’entretien des espaces verts. 86000 litres d’eau sont ainsi récupérés chaque année. « Le développement durable consiste également en des petits gestes d’attention vers notre planète », conclut Didier Caron, en souriant paisiblement.

Didier Caron, directeur du service technique de la mairie de Loos-en-Gohelle dans son bureau – © Stefano Lorusso

Changement d’échelle

Depuis 1998, 148 logements ont été construits avec des principes écologiques. 350 emplois ont été créés. Du côté des pouvoirs publics de la ville, les idées sont claires. Le défi aujourd’hui est le changement d’échelle. Comment peut-on impliquer les particuliers pour financer la transition écologique au niveau citoyen ?

« L’avenir de l’écologie dépend du changement d’échelle. »

« La plus grande difficulté est d’appliquer les stratégies du développement durable dans le secteur privé », assume Didier Caron. Un propos qui fait l’écho à celui de Béatrice Bouquet, élue locale écologiste entre 1982 et 2004. Elle a travaillé avec les Caron, père et fils. « On est tous responsables de ce qui va venir. On doit tous changer notre mentalité par rapport à l’écologie. Toutefois, c’est vrai que chez les particuliers, cela demande un investissement économique important. La seule chose qu’on peut faire, c’est de travailler sur la culture et sur la pédagogie ». Le défi est grand, dans l’une des villes les plus pauvres du bassin minier. Ici, 60% de la population est exonérée de l’impôt sur le revenu.

« L’avenir de l’écologie dépend du changement d’échelle.» Julien Perdrigeat le sait très bien : « Loos-en-Gohelle est une petite communauté, on n’est qu’une ville laboratoire. Réfléchissez : si au lieu des 70 milliards d’euros que la France paie chaque année aux Emirats Arabes et à la Russie pour acheter de l’énergie, elle les investissait en fermes solaires, en unités de méthanisation, en mobilité soutenable, elle produirait des bénéfices économiques ».

Une nouvelle identité

Sous les terrils, cent mille kilomètres de galeries ont été creusés. Une longueur égale à deux fois et demi le tour de la terre ! Après la fermetures des mines, les élus de ce territoire ont dû gérer de lourdes conséquences environnementales : affaissement des terrains, pollutions, un territoire dévasté.

Les terrils de Loos-en-Gohelle sont le symbole de la profonde capacité de résilience de ce territoire. Créés par l’homme, apparemment stériles, ils sont aujourd’hui habités par six cent espèces d’animaux et de plantes. La nature reprend ses droits et à Loos-en-Gohelle, et l’homme la suit.

Portrait de Clément Ere, ancien mineur de Loos-en-Gohelle : « Le bassin minier, c’est notre identité ! »

Clément Ere avait treize ans, mesurait à peine 1m20 quand il est descendu la première fois dans la mine. « quand j’en suis sorti, je faisais 1m90 », s’amuse-t-il. Aujourd’hui, il a 80 ans et habite Loos-en-Gohelle. Récit d’une vie extraordinaire.

Clément ERE, ancien mineur de Loos-en-Gohelle, montre fière l’affiche de son spectacle théâtrale – © Stefano Lorusso

« Imaginez-vous un gars de treize ans aujourd’hui descendre dans une mine, tout seul à cinq heure du matin. » Loos-en-Gohelle, 1951. Clément Ere donne son premier coup de pioche dans les galeries du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. « J’ai été mineur et j’en suis fier. Pour pouvoir avancer, il faut regarder en arrière. Le bassin minier, c’est notre identité », assène-t-il.

Aujourd’hui, à 80 ans, il est le protagoniste d’une pièce de théâtre sur sa vie et, par ricochet, sur l’histoire récente de tout le bassin minier Mine de rien, mis en scène par Cécile Orsennat et Xavier Lacouture, et en musique par Thierry Montaigne.

Revenons en 1948, la deuxième guerre mondiale est terminée. La France est à genoux, la population est éprouvée, le charbon est la seule source d’énergie disponible. Il faut reconstruire le pays et gagner la bataille du charbon. L’enjeu justifie la nationalisation des bassins miniers du Nord-pas-de Calais, du Nord, de Lorraine, du Centre et du Midi. La société publique Les Charbonnages de France vient d’être crée pour gérer les concessions minières. Un seul mot d’ordre : produire. En 1950, 27 millions de tonnes de charbon sont extraites des bassins du Nord et du Nord Pas-de-Calais. En 1960, ce sera 29 millions.

Clément ERE revient sur son passé de mineur à Loos-en-Gohelle – © Stefano Lorusso

« Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. J’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix »

À l’époque, Clément Ere n’était qu’un gosse, comme il le raconte dans la chanson « Qu’un gosse » tirée de sa pièce de théâtre (Pendant six longues années/j’ai fait ce boulot d’homme/J’étais un bon mineurs, j’étais une bête de somme/J’ai oublié ma peur). Il est embauché à la fosse 4 de Lens. « Je suis rentré dans la mine et je faisais un mètre vingt. Quand j’en suis sorti en 1958, je faisais un mètre quatre-vingt-dix ».

C’est un géant gentil, Clément, son regard est bon, pacifique, accueillant. Ses yeux se mouillent de larmes durant son récit. Il parle et il transporte l’auditeur dans les mines. On sent l’odeur acre et toxique du charbon. On est plongé dans les grèves. On entend les voix rauques et infernales des ouvriers. « Je travaillais au triage, on avait toujours le « cul à l’gaillette » [expression pour dire que la poussière était tellement épaisse qu’elle encrassait de noir la peau des ouvriers jusque dans les parties intimes NDLR]. »

« J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. »

Toujours grâce au récit de Clément, on atterrit dans un coin de sa maison en 1942. Même s’il n’avait que trois ans, il se souvient des policiers collaborationnistes français qui ont débarqué pour déporter son père communiste dans les champs de travail nazis, en Allemagne.

Il a gardé une image intacte du jour où son père est revenu  : « J’avais neuf ans, ils m’ont présenté un monsieur tout maigre, sous-alimenté, le visage sec et hirsute, marqué par la fatigue : tiens, lui c’est ton père. Il faisait 35 kilos et un mètre quatre vingt. Je ne l’ai pas reconnu. » Son père trouva ensuite un travail dans la mine en tant que aiguillier. Il vivra la saison de la bataille du charbon et des grands grèves ouvrières de 1948 et 1963. « Je me rappelle d’une grève de huit semaines, les mineurs n’étaient donc pas payés, on ne mangeait que de carottes. Et encore fallait-il en avoir ! ».

« [La silicose] me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper de l’univers minier. En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. »

Sous ses yeux, la transformation d’un territoire

L’exploitation du charbon a marqué le territoire en profondeur. Le lait noir des mamelles de la terre l’a nourri. Il lui donné la vie, il l’a fait grandir. Mais il lui a donné également la mort. D’abord, économique : quand, dans les années 70, l’Etat considère que le charbon n’est plus rentable, il s’est progressivement désengagé. Aujourd’hui, le taux de chômage s’élève au 11,7% au Nord-Pas-de-Calais (INSEE 2017). La catastrophe est également humaine : la poussière de charbon entraîne de nombreuses silicoses, maladies pulmonaires graves, souvent mortelles.

« Cette maladie me faisait peur. J’ai donc tout fait pour ne plus descendre au fond et m’échapper des mines » raconte Clément. « En 1958, je m’enrôle dans l’armée. C’était la guerre d’Algérie. Vingt-huit mois de service militaire. J’ai reçu toutes les décorations, il ne me manque que la légion d’honneur. » Clément a vu le danger arriver à temps. Presque tous ses collègues de l’époque sont morts aujourd’hui. « Avant mon mariage, le médecin avait trouvé des traces de noir dans mes poumons, en regardant ma tomographie [technique d’imagerie de l’époque, NDLR]. »

Une fois les chapitres de la mine et de l’Algérie refermés, comme dit la chanson « et puis y’a eu l’Armée/alors j’ai fait le choix/de ne pas y retourner/c’était pas fait pour moi/alors j’ai préféré l’autre chemin de croix/le passage obligé, la guerre en Algérie », le jeune Clément découvre être malade. Un point de pleurésie, une maladie qui attaque la plèvre, cette membrane enveloppant et protégeant les poumons. Il s’en sortira, en se soignant à l’hôpital de Lens, où il a l’idée de demander du travail durant sa convalescence.

Une vie engagée

Quand il raconte ces épisodes de sa vie, les grandes mains de Clément fendent l’air avec des larges gestes. Il a beau affirmer qu’il « ne veut pas parler de politique », ses actions le trahissent. Lui, qui a été l’un des promoteurs de la nomination du bassin minier de Nord-Pas-de-Calais en tant que Patrimoine mondial de l’Unesco en 2012. Personne n’y croyait.

Le maire écologiste de Loos-en-Gohelle, Jean-François Caron, avec tous les acteurs du projet Mission Bassin Minier se sont battus pour cet objectif et l’ont remporté.

Parmi les soutiens de la première heure, Micheline Ere, la femme de Clément, une présence constante dans sa vie, récemment disparue. « On faisait tout ensemble. Elle était une personne responsable, toujours là où les gens en avaient besoin », sa voix puissante et ronde s’incline et se brise, son regard touche par terre et deux grandes larmes sillonnent son visage.

A quatre-vingt ans, Clément Ere garde ses deux enfants qui travaillent à l’étranger. Ayant beaucoup souffert dans sa vie, ce mineur est le symbole d’un territoire qui aujourd’hui tente de repartir, en valorisant son histoire liée à la mine et en lançant un projet de relance sur l’économie durable : l’objectif est de passer de l’énergie noire à l’énergie verte.

Présentation de la nouvelle équipe Lost in Gohelle : Martina Mannini, la pensée réflexive et le journalisme

Humaniste, Martina aime lire. Elle aime les phrase longues et complexes, ruminer les pensées. Cette jeune fille italienne à l’accent de Bologne fait partie de la nouvelle équipe de Lost in Gohelle.

« J’ai décidé de devenir journaliste dans un tribunal de Nantes. » Martina est une fille réservée. La voix basse et une cigarette roulée dans la main gauche, elle a du mal à se raconter. Les mots sortent doucement et lentement de sa bouche entre une bouffée de cigarette et une autre. « À Loos-en-Gohelle, j’adorerai faire des longues promenades sur les terrils. J’ai hâte de découvrir et de raconter les coins de cette ville, » affirme-t-elle en souriant.

Humaniste sortie d’une famille de médecins, elle a cassé la logique familiale qui la voulait dans un hôpital. « Je suis une outsider dans ma famille, » dit-elle avec un sourire sillonnant son visage parsemé de taches de rousseur. D’abord à Nantes, où elle décroche un stage dans la rédaction nantaise de Ouest France, ensuite à Bologne, en Italie, où elle est embauchée par le quotidien local Il Resto del Carlino.

« Un de mes écrivains préférés est Ennio Flaiano ! »

« À Ouest France, j’ai commencé couvrir des faits divers. Dans les couloirs du Tribunal de Nantes, j’ai compris que mon avenir c’était le journalisme. J’aime raconter des histoires, mais à chaque fois je dois faire de terribles efforts de synthèse. » Le cerveau de Martina fonctionne comme ça, elle adore les phrases longues, la pensée complexe et construite. Et elle aime la creuser comme un trognon de pomme. Quand on lui fait remarquer que l’écriture journalistique porte avec soi les contraintes de la simplicité, elle s’exclame : « Un de mes écrivains préférés est Ennio Flaiano ! [écrivain italien connu pour l’efficacité de sa prose, NDRL]. »

Martina MANNINI à l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille © Stefano Lorusso

De formation littéraire, Martina a étudié Cultures littéraires européennes à l’Université de Bologne. « La première barrière a été l’examen de latin, moi, qui avais effectué des études de langue au lycée! » raconte-t-elle. Pendant son cursus universitaire, cette jeune fille aux longs sourcils se rend compte qu’elle veut voyager. Destination France. Un problème administratif lui barre la route pour Strasbourg, mais elle ne renonce pas à son projet. Un échange Erasmus l’amènera à Nice. « Mais je n’ai pas du tout aimé l’ambiance du Sud de la France, je n’ai pas aimé les gens. »

Parions qu’elle appréciera bien plus Loos-en-Gohelle !