Chronique italienne : ce que les mines d’Aoste ont de commun (ou de différent) des mines de Loos-en-Gohelle

De l’extrême nord italien, à l’extrême nord français. D’une région minière, la Vallée d’Aoste, à une autre, le Nord-Pas-de-Calais. De l’Italie à la France, mon déplacement s’avère cohérent. Deux lieux de ma vie si similaires, en même temps si différents.

Une couverture de champs colorés jusqu’à l’horizon. Deux terrils-pyramides noirs assortis à un ciel couleur nuage. Des maisons en briques aux toits pentus qui semblent sortir tout droit d’un dessin d’enfant. Il faut bien le dire : lorsque je suis arrivée ici, absolument rien de ce paysage ne me rappelait l’endroit où je suis née. Habituée à des montagnes bien plus élevées que ces deux terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, en Vallée d’Aoste on ne voit jamais l’horizon. Lorsque le soleil se cache derrière les Alpes, la nuit tombe trop tôt (mais au moins il y a le soleil !).

Pourtant, le mode de vie loossois m’a tout de suite rappelé ma petite ville d’Aosta. On sort de chez soi, on rencontre un ami, un voisin, un parent, un cousin, un chien qu’on connait. Et, bien sûr, ce couple dont toute la ville parlera le lendemain. Quatre cafés au total, on n’abandonne jamais les habitudes d’une vie.

Au delà des commérages, il y a bien des similarités plus intéressantes à trouver. Hélas, je ne parle pas d’écologie. Ma ville, bien qu’entourée de nature, reste malheureusement un pas en arrière par rapport au développement durable qu’entreprend Loos-en-Gohelle. Pour trouver des points communs, il faut fouiller dans le passé.

Le village des mineurs de la Mine de Cogne (2.500 m) © Wikipédia (https://it.wikipedia.org/wiki/File:Villaggio_Minatori.jpg)

C’est à Cogne, le village où j’ai grandi entre les sapins et les furets, qu’on trouve la plus haute mine d’Europe. Située à 2 500 mètres d’altitude, les mineurs devaient monter jusqu’à ces sommets des plus hauts rochers d’Italie au lieu de descendre au sous-sol à la recherche du charbon. Pour se faufiler ensuite dans les entrailles de la montagne. Ainsi, le village des mineurs était surélevé. Le nez en l’air, il est encore bien visible aujourd’hui. Ils y habitaient à plus de mille à l’époque. Comme dans le bassin minier, la vallée d’Aoste a accueilli beaucoup d’immigrés avec l’ouverture de la mine.

Le village des mineurs, aujourd’hui © Wikipédia

A Cogne on extrayait du minerai de fer, matière première pour l’aciérie de la ville d’Aosta. Rouillée et chancelante, cette usine sidérurgique ne pouvait que s’appeler que « Cogne ». Ses fumées continuent à obscurcir – et polluer – le ciel bleu de chez moi, même si la mine a définitivement fermé en 1969.

La mine n’est pas juste un lieu, mais un monde fascinant que beaucoup d’écrivains ont essayé de raconter. Une société, un mode de vie que les Loossois connaissent très bien. C’est justement le travail de l’association La Chaîne de Terrils : permettre aux habitants de se réapproprier de ce patrimoine. Ainsi, aujourd’hui les jeunes Loossois  savent raconter leurs lieux du passé.

La Mine de Cogne, panorama à 2.500 m © Wikipedia (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mniere_di_Cogne_5.JPG )

En revanche, en Vallée d’Aoste, le monde de la mine a été complètement oublié. Un patrimoine commun qui n’a jamais été valorisé. Le Comité Coeur de Fer (Comitato Cuore di Ferro) se bat pour cette cause. Il a récemment présenté un projet pour la création d’un parc minier, lieu de décryptage pour les touristes et les locaux, qui permettrait de redécouvrir ces lieux isolés.

Il y a 30 ans, ma région cherchait déjà des solutions : l’idée était celle de rouvrir la voie ferrée qui reliait le village de Cogne (2000 m) à la ville d’Aosta (600 m), creusée dans la montagne. Après 25 ans de travail et 30 millions d’euros de dépenses… le « train de la mine de Cogne » n’est jamais parti. Un énorme scandale, un honteux gaspillage dont personne comprend les raisons. Aujourd’hui, tout est à l’abandon. Avec la perte des derniers mineurs, on oublie une partie de notre histoire.

De la mine la plus haute d’Europe, au terril le plus haut d’Europe, pour m’en souvenir il a fallu venir à Loos-en-Gohelle et écrire cet article.

J’imagine sept jeunes jeunes journalistes en reportage à Cogne pendant deux semaines. Il y aurait bien de choses à dire.

Loos-en-Gohelle et le vote frontiste : comment le bassin minier a basculé de la gauche à l’extrême droite ?

Après un demi-siècle d’alternance entre socialistes et communistes, l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais change de direction. Dans le bassin minier, Loos-en-Gohelle est un exemple de ce basculement. Comment s’explique ce virage brusque entraînant une chute en piqué de la gauche ?

Une ville cassée en deux. A Loos-en-Gohelle, 51,7% des habitants a voté Front National au deuxième tour des législatives en mai dernier. Un résultat prévisible. Lors des présidentielles, Marine Le Pen avait déjà culminé 57% des suffrages exprimés lors du second tour, le premier tour ayant affiché un tiercé Le Pen, Mélenchon et Macron. Aux législatives c’est l’abstention qui gagne (plus de 50% lors des deux tours).

 

Une affiche du député Front National (FN) José Evrard pour élections législatives de 2017 dans la cité Belgique de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais). Derrière, une affiche décolorée du leader de la France Insoumise (FI), Jean-Luc Mélenchon – © Stefano Lorusso

Cette petite ville n’est qu’un exemple. C’est justement dans l’ancien bassin minier que le Front National réalise ses meilleurs scores au niveau national. Quatre députés ont été élus rien que dans le département Pas-de-Calais. Dans la troisième circonscription, celle dont Loos-en-Gohelle fait partie, José Évrard l’a remporté. Ancien communiste passé au Front National, son histoire est le miroir de celle du bassin minier. Après cinquante ans d’alternance entre socialistes et communistes, l’ancienne région du Nord-Pas-de-Calais change radicalement de couleur politique. Et Loos-en-Gohelle aussi.

Parler de Front National à Loos-en-Gohelle

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Par contre, à Loos-en-Gohelle, personne a envie d’en parler : « J’en sais rien », « c’est la faute des autres », « j’étais à la mer le jour des élections ». Un grand tabou. Pourtant, le Front National détient aujourd’hui un nouveau record le bassin minier.

« Franchement, je n’ai rien à dire » : parler de politique au marché de Loos-en-Gohelle est compliqué, parler du Front National l’est encore plus. « Notre mairie est de gauche, on le connaît, ici tout le monde se connaît. Le résultat du Front National m’a choqué. Ici c’est comme ça, on ne dit rien, c’est la mentalité des gens », analyse Éveline, la cinquantaine, en rangeant son étal au marché.
Michel, éducateur de 55 ans, est né et a grandi à Loos-en-Gohelle. Il ne comprend pas non plus : « C’est la catastrophe. L’ancien monde ouvrier communiste est passé au Front National. Je n’arrive pas à comprendre ! Je continue à voter à gauche. Je connais des gens qui votaient à gauche – qui votaient les communistes ! – et qui sont passés au Front National. Mais ils ne le disent pas : les gens ici votent FN, mais aucun ose annoncer la couleur. Si mon père savait… », murmure-t-il. Pour continuer à parler plus librement, il préfère s’éloigner des autres clients du marché.

Mère de deux jeunes engagés contre le FN, Marie travaille depuis longtemps dans le secteur associatif : « Ici à Loos-en-Gohelle c’est compliqué » , s’énerve-t-elle. « Loos-en-Gohelle a toujours voté à gauche, on ne se posait même pas la question. Nos grand-parents ont été les protagonistes des luttes sociales. Il n’y a aucune liste frontiste, donc les gens n’osent pas se révéler » . Pour le moment, effectivement, le FN n’est pas officiellement représenté à Loos-en-Gohelle. « De plus, notre mairie est de gauche ! », exclame-t-elle.

« J’ai voté Front National parce que j’ai rien à perdre. Au moins, eux, ils nous considèrent. »

Un paradoxe ? Dans la ville pionnière du développement durable, le maire écologiste Jean-François Caron triomphe depuis 2001 aux municipales. Mais le FN gagne sur d’autres élections, présidentielles et législatives en particulier.

Cindy est l’une des rares qui ose parler de son vote Front National. Au chômage, cette mère célibataire habite la Cité Belgique avec ses deux filles et ses trois chiens. Les six occupent une maison minuscule. Un gâteau moelleux m’accueille sur la table.
« Je respecte notre maire, je ne dis pas qu’il n’est pas un bon maire. Mais au niveau national c’est différent. Il faut essayer. On le voit déjà avec Macron : la situation ne s’améliore pas pour nous, les petits. Regardez la baisse des APL. J’ai voté Front National parce que j’ai rien à perdre. Au moins, eux, ils nous considèrent ». Arrivée ici en 2004, elle reste reconnaissante : « Heureusement que cette maison m’a été attribuée, sinon j’aurais été sans un toit et j’aurais perdu la garde de mes filles. Je ne peux pas être contre celui qui m’a aidée ». Pour elle, soutenir au niveau local les Verts et à l’échelle nationale le FN, c’est possible. Et même pas contradictoire.

Une maison abandonnée au 23 rue du Sénégal, dans la cité Belgique de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

La perte d’espoir dans la politique

A la Cité Belgique, l’une des trois quartiers de Loos-en-Gohelle, le refrain est toujours le même. « Rien ne changera ». La situation est bien différente par rapport au centre-ville. « Parler de politique ? », Rémi rigole. Deux tatouages colorés de la légion étrangère lui marquent les bras. Lui, ancien mineur, a grandi dans le quartier ouest de Loos-en-Gohelle. Il l’a vu changer. « Je votais Parti Communiste mais aujourd’hui je me considère anarchiste. Ils sont tous les mêmes, j’ai perdu l’espoir dans la politique ».

Une autre habitante du quartier, Claire* est d’accord. Cinq enfants à élever, elle baisse les yeux, elle a du mal à avouer qu’elle est au chômage : « J’en sais rien, je n’ai même pas la télévision. J’ai voté blanc parce que je ne savais pas qui choisir : ça ne change rien de toute façon. Par contre, mon copain vote Front National ». Gabriel, lui, est maçon. Il s’approche avec suspicion à la clôture de son jardin. Il a essayé les deux : « J’ai voté à gauche et à droite. Ces dernières élections, je n’ai pas voté. Rien n’a changé dans notre quotidien. Donc c’est inutile ». Les explications restent élusives, difficile de connaître les attentes et d’avoir une argumentation plus précise.

Cindia habite la Cité 5. La situation est différente. L’ambiance est plus sereine. Le quartier est résidentiel  : y habitent beaucoup de familles. Pourtant elle lâche : « La politique pas du tout. La politique, c’est l’argent des autres. »

Cachées derrière les terrils jumeaux, les Cités restent aujourd’hui à l’écart de la ville. La grande route de Béthune coupe la ville en deux : d’un côté le centre ville, de l’autre, à plus de deux kilomètres de distance, les quartiers ouest. Les deux n’ont pas beaucoup d’occasions de se rencontrer. Avant, la vie de ces quartiers dépendaient étroitement de la mine. Aujourd’hui, avec la fermeture du dernier puits en 1990, certains habitants connaissent des lourdes difficultés économiques. Le quartier a changé de visage. Ici, les gens qui ont choisi le FN sont nombreux.

« Tout le monde est sans emploi ici, tous mes voisins. J’ai voté Front National pour voir, enfin, changer les choses. »


« Avant, c’était la compagnie minière qui s’occupait du quartier. Si on ne faisait pas le jardin, on avait une amende. Entre hier et aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé »
, explique Patricia. Retraitée, elle habite à la Cité Belgique depuis toujours. Elle a envie de parler : « J’ai grandi ici, c’est mon quartier. Je peux vous dire que avec la fermeture des mines ça a été la déprime sociale », elle baisse la voix. Dans son quartier, se trouvent aujourd’hui les logements sociaux, attribués aux plus démunis : « Tout le monde est sans emploi. Il n’y a pas de solidarité entre voisins dans ma rue. Il y a beaucoup de problèmes. »  Elle a voté Front National. « Je l’avoue, je n’ai rien à cacher, moi. J’ai voté Front National pour voir, enfin, changer les choses. Ou au moins essayer. Je n’ai rien à perdre ». « Le FN s’occupe des petits, de nos problèmes », confirme sa voisine Cindy. Selon elles, le Front National les considère dans leurs discours, sans pour autant énumérer des propositions précises.

Un habitant de la cité Belgique de Loos-en-Gohelle taille les plantes de son jardin – © Stefano Lorusso

Du Parti Communiste au Front National : José Evrard élu député

José Evrard, le nouveau député Front National de la troisième circonscription dont Loos-en-Gohelle fait partie, incarne également le basculement de la région. Fils de mineur et de résistants, ayant longtemps milité dans le Parti Communiste Français (PCF), il garde de nombreux souvenirs de son passé : « J’ai grandi dans une famille de résistants, j’ai manifesté. J’ai grandi dans le monde des mines. Et je suis le témoin vivant de la liquidation du bassin minier dans ses aspects les plus négatifs ».

Quelles sont les raisons de cette pirouette à 360° ? Selon le député « l’électorat de gauche est en train de glisser. Les politiques socialistes n’ont pas répondu aux exigences. Le décalage entre promesses et actes est évident, surtout dans cette région qui est traditionnellement de gauche. Beaucoup de citoyens pauvres au chômage n’ont plus voulu réitérer les erreurs du passé ». Son parcours pourrait apparaître incohérent, mais José Evrard raconte de « n’avoir jamais abandonné les mêmes idéaux de justice sociale et de lutte sociale ». Ce communiste déçu a trouvé dans le programme de Marine Le Pen « des propositions sociales très fortes : augmenter le SMIC, protéger les français et l’industrie interne ». Et une opportunité d’être élu alors que la gauche s’effondre.

Le député FN José Evrard a été élu avec le 52,94% des voix dans la 3ème circonscription du Nord (ex Nord-Pas-de-Calais) © Stefano Lorusso

Après un demi-siècle d’hégémonie (et parfois de dérapages) dans le bassin minier, la gauche a perdu pour beaucoup sa crédibilité. Ouvrant une voie royale au Front National, plébiscité par des citoyens qui se sentent oubliés.

* le prénom a été changé

 

Arianna Poletti et Stefano Lorusso

Loos-en-Gohelle patrimoine de l’Unesco : quelles avantages et quelles contraintes cinq ans après ?

2012 : le Bassin Minier Nord-Pas de Calais est enfin inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Cinq ans après ce classement, quel bilan peut-on en dresser ? Francis Maréchal, adjoint au maire, sous-pèse le pour et le contre. 

 

Le bassin minier patrimoine de l’Unesco : pourquoi ?

« L’origine du dossier Unesco? C’est Jean-François ! », sourit Francis. L’adjoint au maire l’appelle par son prénom. Jean-François Caron est le maire écologique de la ville de Loos-en-Gohelle depuis 2001. Tout a commencé il y a trente ans, lorsque le premier élu, Francis et d’autres Loossois ont fondé La Chaîne des Terrils. Une association avec un but précis : revaloriser une zone en déclin. 

« On voulait changer l’image du bassin minier en partant du contexte. Les terrils étaient tous noirs au départ, ils n’étaient que des cailloux. Mais on constatait que la nature poursuivait son cours, elle les reverdissait. On considérait que c’était un signe marquant de l’évolution du paysage ».

Comme le dit la devise de Loos-en-Gohelle, « Du noir à vert« . Du charbon au développement durable. Mais pas seulement. « A l’époque, le chômage montait et ça créait un esprit défaitiste, une perte de confiance en soi. On a donc pensé à faire quelque chose en commençant par un travail sur l’image. La population devait reprendre possession de cet espace-là, il nous appartenait, et il nous appartient ».

« Le projet de la Chaîne des Terrils avait beaucoup avancé en matière de visites organisées sur les terrils », continue Francis. C’est alors que le groupe a décidé de candidater au classement du patrimoine mondial de l’Unesco.

Une fierté pour Loos-en-Gohelle, mais une réussite qui ne se limite pas à la ville : « 120 kilomètres de long, 87 communes, 17 fosses, 21 chevalements, 51 terrils, 3 gares, 124 cités, 38 écoles, 26 édifices religieux, des salles des fêtes ou encore 4 000 hectares de paysage vont porter les couleurs d’un héritage patrimonial de trois siècles d’exploitation du charbon », décrivait Le Monde il y a cinq ans, juste après le résultat. Un patrimoine matériel et immatériel lié à l’héritage d’une société qui s’est développée autour du monde noir de la mine.

Les sentiers montant des pieds des terrils amènent les visiteurs jusqu’au sommet – © Stefano Lorusso

Quelles contraintes ? 

Quel bilan peut-on dresser cinq ans après l’inscription du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’humanité?

« La difficulté, c’est de peser les avantages. Les contraintes ? C’est facile », reconnaît l’adjoint au maire. « Il y a une zone juste à coté des terrils, y compris les terrils mêmes, qui est maintenant protégée. On aura pas le droit de bâtir. Il y a beaucoup de bâtiments pour lesquels de nombreuses autorisations sont nécessaires pour n’importe quelle intervention. Il y a un certain nombre d’endroits, par exemple les cités minières, où nous ne pouvons pas faire ce que nous voulons ».

Il y a bien des choses à faire. En ce qui concerne les normes thermiques d’isolation des bâtiments, les anciennes maisons des cités minières, construites en briques il y a longtemps, ne sont pas conformes.

« Il faut les rénover. Mais le problème c’est qu’on ne peut pas les rénover n’importe comment parce qu’il ne faut pas qu’on gâche le côté architectural. Il y a des secteurs où il est extrêmement simple, mais il y en a d’autres où l’architecture des maisons est très complexe. On sera obligé de la garder ».

« Par l’intermédiaire de l’Etat, on peut effectivement demander des financements plus facilement. Mais c’est l’Etat, pas l’Unesco ».

Rénover, donc, est forcément synonyme de dépenses. Mais est-ce que l’Unesco aide financièrement la zone du bassin minier ? « On ne reçoit pas directement de l’argent par l’Unesco. Mais par l’intermédiaire de l’Etat, on peut effectivement demander des financements plus facilement. Mais c’est l’Etat, pas l’Unesco. C’est une protection symbolique. L’inscription du bassin minier implique que les mairies et les communautés locales doivent s’engager à protéger le patrimoine ».

Cité n° 12, Lens et Loos-en-Gohelle, inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l’Unesco le 30 juin 2012 . © Jérémy-Günther-Heinz Jähnick sur Wikicommon

Quels avantages ?

A quoi sert, finalement, l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco? Heureusement Loos-en-Gohelle en retire de nombreux avantages. Tout d’abord, le tourisme, une source de revenus. Même si « peut-être pas comme on aurait voulu », avoue Francis.

Il continue : « Je pense que la chose la plus importante, c’est de montrer aux gens le patrimoine qui a été créé par la société, donc par nos parents et nos grands-parents ». Les gens y ont participé : cet héritage, qu’il soit matériel ou immatériel, est effectivement l’histoire de la ville. « C’est notre patrimoine, c’est un beau patrimoine. Il mérite d’être connu. Quand des gens d’ici ont vu arriver des touristes, ils se sont dit que finalement ils vivent dans un pays où il y a des choses intéressantes. Avant c’était la déprime sociale. Une fois le charbon terminé, les gens ont eu l’impression d’être jetés ».

Ça en vaut la peine? Francis Maréchal n’hésite pas un seul moment : « Oui. Au delà de l’argent, socialement et moralement ». Selon lui « les terrils – symboles d’une ville, d’une société, d’un moment historique – sont nos pyramides. Ils ont été construits par les mains de nos parents et grand-parents. Nos terrils peuvent avoir la même valeur que les pyramides d’Egypte ».

Portrait d’un ancien mineur à Loos-en-Gohelle : l’histoire d’Henri Wozniak

Henri Wozniak, 83 ans, est l’un des sept anciens mineurs de Loos-en-Gohelle encore en vie. Il observe une vieille photo de groupe : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même d’aujourd’hui. Un témoignage précieux. 

Quel âge avez-vous monsieur? « Maintenant ? Ah je ne sais plus ». Henri Wozniak a 83 ans, précise Christiane. Henri a la maladie d’Alzheimer; recueillir son témoignage est d’autant plus important. Il observe les vieilles photos en face de lui, éparpillées sur la table en bois. Ses yeux étincelants bougent derrière ses lunettes à la recherche d’un souvenir : la mine, le service militaire, la guerre. Le résumé de sa vie est juste à l’arrière-plan, derrière lui, accroché au mur : une lettre abîmée, une photo de deux mineurs au travail, la gravure sur bois des terrils jumeaux, symboles de la ville de Loos-en-Gohelle. Et une horloge. Le son de ses aiguilles marque le temps qui passe.

Henri Wozniak regarde une vieille carte de Loos-en-Gohelle. © Stefano Lorusso

Henri continue à observer les vieilles photos et les articles. Christiane les arrange sur la table. Sa femme répond à sa place, Henri acquiesce. Son récit ne commence que quand il aperçoit un carnet noir. Et il se met à lire : « Outillage, éclairage, ventilation, sécurité, personnel, évacuation des produits… On en avait besoin, tu sais ? ». Il lit avec le doigt, comme un enfant, et des images lui viennent à l’esprit grâce à quelques notes d’il y a vingt ans. 

Henri Wozniak, d’origine polonaise, a grandi à Loos-en-Gohelle. Ou mieux, sous Loos-en-Gohelle. Lorsqu’il a commencé à travailler à la mine, en 1949, il n’avait que quatorze ans. « J’étais tout petit, je passais partout », s’exclame-t-il, fier. « Même à travers des tunnels pas plus grands que ça, tu sais ? », il montre avec ses mains. Henri est descendu pour la première fois dans la fosse 8. Il était galibot, terme en ch’ti pour définir les enfants employés aux travaux souterrains dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais.

Mineur, il a travaillé sous terre pendant 35 ans : au fond des fosses 1, 2, 7, 12, 14, 15 et 11-19 des mines de Loos-en-Gohelle-Lens, jusqu’à 1984. Galibot, mineur, puis porion, superviseur d’une fosse, peu à peu il est monté en grade. « Il faut raconter son histoire! Il adorait la mine, il connaissait tous les coins ci-dessous », explique Marie, sa voisine.

© Diaporama Sonore : Stefano Lorusso

Pourtant, Henri retrace sa vie par épisodes éparpillés, sans ordre chronologique. Chaque histoire a un début et une fin, mais pas la sienne. Il ne se rappelle que de ce qui l’a marqué, par à-coups.

Lorsque on commence à parler de la mine, tout d’abord il raconte de l’accident. « Je devrais avoir 50 ans. J’étais à 80 mètres de profondeur. J’avais ramené du matériel, le machin… l’équipement. Et puis ils ont mis la machine en route, le machin… La chaîne s’est cassée et tout m’est tombé dessus. Mes camarades ils m’ont pris, ils m’ont remonté. J’ai eu de la chance ! », il en rigole, mais ses mains tremblent. Lorsqu’il raconte sa vie, il prend son temps pour choisir les mots dont il ne se souvient plus. Et s’il ne les trouve pas, il se contente de dire « machin ».

Henri avec son casque de mineur. © Stefano Lorusso

Henri observe une photo de groupe en noir et blanc : « Là, c’est moi ! ». Les cheveux plus foncés, le casque de mineur sur la tête, mais l’expression de son regard reste la même. Il fait des longues pauses, avant de recommencer à parler. Le son des aiguilles résonne.

« J’ai dû quitter mon travail pendant mon service militaire en Allemagne et après à cause de la guerre en Algérie. Mais un jour mon patron m’a appelé. Il m’a demandé de revenir, ils avaient besoin de moi. Du coup j’ai abandonné la guerre et je suis retourné à la mine ».

Marie a raison : il en parle avec nostalgie, la mine, sa mine, chez lui. « Mon travail n’était pas fatiguant, j’étais habitué à la chaleur, à la terre sur le visage, à l’obscurité », raconte-t-il. Christiane nous montre l’ancienne lampe de mineur de son mari. Elle est lourde, on sent encore l’odeur du carbone. D’un geste, Henri  soulève la lampe et l’accroche sur le côté, comme avant : touours ça que la maladie d’Alzheimer n’aura pas.

Les jeunes du Centre Nodot font visiter Loos-en-Gohelle aux étudiants de l’ESJ Lille

À la découverte de Loos-en-Gohelle. Antoine, Valentine, Ophélie, Flavie et les autre jeunes loossois du Centre Jeunesse Julie Nodot ont fait visiter la ville aux étudiants de l’ESJ Lille par un parcours d’interprétation. Des tablettes numériques les ont guidés dans les rues de cette petite ville du Pas-de-Calais. Les adolescents ont pu raconter faits et anecdotes sur les lieux où ils ont grandi. Un après-midi de rencontres et découvertes.

 

Présentation de la nouvelle équipe Lost in Gohelle : Oudom, l’étudiant en journalisme cambodgien qui veut changer les choses

Oudom, 25 ans, vient du Cambodge. Il aime l’écriture, les films romantiques et les romans cambodgiens des années soixante. Sa vie est un voyage constant. Il vient à la découverte de la ville de Loos-en-Gohelle où il n’avait évidemment jamais mis les pieds. 

À Lille, Oudom a pris le métro pour la première fois dans sa vie. Chez lui, il n’y en a pas. Mais pour arriver en France il a fait un voyage bien plus long. Oudom a 25 ans et il vient du Cambodge. Depuis deux semaines il essaie de s’habituer au décalage horaire : il habitait de l’autre bout du monde. Étudiant en journalisme à l’ESJ Lille, il débarque à Loos-en-Gohelle. Les espaces verts et la campagne lui rappellent un peu son pays. Oudom a hâte de rencontrer les habitants Loossois pour discuter avec eux.

En effet, son histoire commence dans un village perdu dans la campagne cambodgienne, Kampong Cham. Mais il ne la considère pas sa maison. C’est là qu’il est né en 1992. Mais il n’a même pas un an lorsque ses déplacements commencent. Oudom a grandi à la campagne, à Siem Reap. Suite au divorce de ses parents, sa vie est marquée par les déménagements. Avant chez son père, puis chez sa grand-mère et après chez sa grande-tante. Jamais chez lui. Il a 14 ans quand un ami lui conseille l’orphelinat PSE de Phnom Penh, la capitale. Son père ne dit pas non, c’est une bonne instruction. Ainsi Oudom se construit son futur, seul.

Et il se rattrape. À cause du divorce de ses parents ou grâce à ça? Son journal intime, lui seul le sait. Oudom écrit beaucoup, des nouvelles et des poésies. Il aime les romans cambodgiens des années soixante et les films romantiques. Cambodgiens, bien évidemment. Mais la réalité l’intéresse aussi : il veut changer les choses. Chaque soir il écoute RFI : les voix des présentateurs l’accompagnent pendant les années de lycée.

Il étudie le droit. Il devient pigiste. Mais les choses ne changent pas. Il obtient un contrat pour RFI Cambodge et, enfin, il devient journaliste dans son pays, pour son pays. Mais les choses ne changent pas. C’est pour cette raison que Oudom part pour la France, avant de revenir, pour changer les choses.