Loos-en-Gohelle : des habitantes retracent l’histoire de résistants ayant protégé des enfants juifs durant la seconde guerre mondiale

De l’héroïsme et du mystère : il n’en fallait pas plus pour que trois habitants de Loos-en-Gohelle se lancent dans une enquête historique de haut vol. Ils ont patiemment retracé l’histoire de ce couple ayant hébergé des enfants juifs pendant la seconde guerre mondiale.

Ils ont vu apparaître le nom des Tysiak pour la première fois dans les pages d’un magazine d’histoire locale en 2005. Ces trois lignes, traduites d’un texte polonais datant du 1945, décrivaient un couple de paysans loossois comme des courageux bienfaiteurs… ayant risqué leur vie en hébergeant deux enfants juifs pendant l’occupation !

Depuis, Sylviane Roszak, Jacqueline Lucas et Florence Chaumorcel se sont lancés à la recherche de l’histoire de famille. Cet héroïsme, entouré de mystère, devient leur obsession. Elles veulent à tout prix reconstruire toute l’histoire et rendre hommage à tous ses protagonistes. Problème : le nom de Tysiak ne figure plus dans les fichiers des archives de la mairie.

La maison de la famille TYSIAK, aujourd’hui reconstruite © Martina Mannini

Au numéro 206 de la route de Béthune, à l’entrée d’une petite maison familiale entourée de champs, une plaque discrète rappelle que cette maison a caché des enfants juifs pendant la guerre. Elle rappelle qu’au temps des premières rafles nazies, les résistants polonais du POWN, les réseaux de résistants polonais, préparaient leurs actions de sabotage entre les quatre murs de la cuisine. Qu’à l’extérieur, dans le jardin, étaient disséminés et enterrés des armes et des explosifs. Et surtout, que dans le réduit attenant à la ferme, deux enfants de 9 et 2 ans venus de Lens, passaient leurs journées en cachette à lire, dessiner et parler entre eux à voix étouffée, dans le noir.

Le dossier Tysiak

Sylviane Roszak, ancien professeur d’histoire au collège René-Cassin de Lens, connait désormais cette histoire par cœur. Elle la raconte encore avec une grande émotion. C’est, grâce à elle, aussi, si désormais on connait cet acte héroïque un peu partout en France.

La première fois qu’elle a frappé à la porte de cette maison de mineurs, en octobre 2007, c’était pour proposer à une dame toute frêle de partager son témoignage avec ses élèves. La classe participait cette année-là au concours national de la résistance, dont le thème était  ‘Résistance et sauvetage’. Et Marianna Sloma, la vieille dame en question, était la seule survivante de la famille Tysiak ayant connu cette époque.

Installée depuis soixante ans à Loos-en-Gohelle, l’octogénaire « avait une mémoire prodigieuse, un esprit très vif et pouvait raconter des tas d’anecdotes ». Sylviane et son amie et ancienne parent d’élève Jacqueline Lucas, racontent par exemple qu’elle cachait des messages du réseau POWN dans ses longs cheveux tressés afin de les transmettre à vélo, d’une boite postale à l’autre. Grâce au bruit de la grille d’entrée de la maison et du chien qui aboyait, les petits juifs savaient qu’ils devaient courir se réfugier à la porcherie, grimper par l’échelle du grenier et se cacher sous la paille. Marianna Sloma, fillette à l’époque, jouait avec ces deux enfants, leur apprenant notamment des prières catholiques.

Après la libération, ils ont longtemps continué d’avoir peur de sortir au soleil après deux ans de cachette, de craindre le cri des cochons, d’avoir la sensation d’être toujours surveillés au point d’avoir le réflexe protecteur d’apprendre l’allemand au collège. Marianna le sait car elle a longtemps conservé les liens avec eux : Myriam Troper et Norbert Cymbalista ont été scolarisés à Loos-en-Gohelle jusqu’en 1950. Pris ensuite en charge par la communauté de Lens, ils sont passés par une maison d’enfants à Versailles pour enfin partir vivre en Israël. Ils étaient même revenus dans l’après-guerre pour revoir Marianna Sloma.

 

Sylviane ROSZAK et Jacqueline LUCAS aux cotés de la stèle des Justes Loossois © Martina Mannini

Après cette rencontre prodigieuse et émouvante, Sylvaine Roszak a poursuivi ses recherches et a lancé des appels à témoins dans les journaux locaux, afin de recueillir d’autres témoignages. Elle gratte un peu et elle retrouve des personnes qui, dans le coin, se souviennent d’avoir aperçu les enfants pendant la nuit, dans le jardin, ou qui les ont retrouvés à l’école après la guerre. « Maintenant j’ai compris pourquoi les Tysiak prenaient autant de lait ! » s’était alors exclamé un dénommé Carpentier, l’éleveur de bovins de la route de Béthune.

Vers la remise des médailles

Après avoir pris contact avec les deux « enfants cachés », Myriam Troper et Norbert Cymbalista, Sylviane s’est accordée avec eux pour monter un dossier adressé à Yad Vashem, le mémorial des victimes de la Shoah situé à Jérusalem. Elle veut obtenir la reconnaissance de la famille des Loossois et leur faire attribuer le titre de « Justes parmi les Nations ». En brulant quelques étapes, les renseignements généraux viennent, mènent leur enquête et en 2009, les membres de la famille Tysiak sont nommés membres d’office de la Légion d’Honneur. Leurs noms sont aujourd’hui gravés sur le mur d’honneur dans le Jardin des Justes à Jérusalem. Lors de la remise officielle des médailles, un monument des Justes est inauguré à Loos-en-Gohelle, dans le square de la rue Jean Leroy. Marianna Sloma meurt quelque temps plus tard. Juste après avoir connu la notoriété conséquente aux reportages télé et aux articles de la presse régionale et nationale.

La plaque commémorative à l’entrée de la maison des Tysiak, route de Béthune © Martina Mannini

Le dossier Baudry

Qui sont vraiment ces deux enfants et pourquoi se réfugient-ils à Loos-en-Gohelle? Autrement dit : qui est à l’origine de cette histoire de sauvetage ? Sylviane et ses amies se sont posées cette même question.

Retour en arrière. Dans les années 40, les Cymbalista travaillaient comme tailleurs à Lens. Des bribes d’information sur de la rafle du Vel d’Hiv à Paris en juillet 1942 alimente ce qu’on croyait être une rumeur à l’époque.  Les Cymbalista décident alors de mettre leurs enfants à l’abri pour un moment. Leur voisin Emile Baudry, commerçant,  les conduit à la campagne en pleine nuit avec une charrette jusque Loos-en-Gohelle. Il avait chargé leurs affaires et leurs petits lits d’enfant. Les époux Cymbalista comptaient aller récupérer bientôt Myriame et Norbert. Mais c’était sans compter leur arrestation le 11 septembre 1942 par les Allemands. Ils sont déportés à Auschwitz, d’où ils ne reviendront jamais.

Plusieurs années de silence plus tard, en 2002, lors de la cérémonie du 60ème anniversaire de la rafle de Lens, le fils d’Emile Baudry, le commerçant, dévoile en l’histoire en parlant de l’attitude courageuse de son père pendant la guerre. Il se demande pourquoi personne n’a d’ailleurs demandé également une reconnaissance.

C’est un professeur retraité d’histoire de Lens, M. Durand, qui en parle à Sylviane Roszak, l’enseignante à l’origine de la reconnaissance de Marianna Slowa qui avait accueilli les enfants juifs.

Ultime témoignage

Grâce à l’intervention de Florence Chaumorcel, bibliothécaire à la médiathèque de Loos-en-Gohelle et amie des deux femmes loossoises, un article paru dans le journal L’Avenir de l’Artois permet à Monique, la belle-fille d’Emile Baudry de contacter les Sloma.

Son témoignage est important pour la suite : Monique apprend à Marianna Slowa que quelque temps avant la mort la famille Baudry avait essayé à plusieurs reprises de retrouver la trace des deux enfants juifs sans y parvenir. Monique va plus loin: elle partage la copie d’une attestation de la mairie qui rapporte qu’Emile Baudry n’avait pas cédé :aux intimidations des feldgendarmes, nom de la police militaire allemande à l’époque. Il avait affirmé que les deux enfants avaient été déportés avec leurs parents !

Jacqueline Lucas entourée des pièces des dossier Tysiak et Baudry © Martina Mannini

Aujourd’hui, grâce aux efforts de Sylviane Roszak et de ses amies, une résidence qui porte le nom de monsieur Baudry à été réalisée par le SIA (un bailleur social) à Lens, inaugurée en 2016. Un dossier de Juste est actuellement instruit pour son action en Israël et en France.

Pour que, au nom de leur bravoure, les noms des Tysiak au même titre que le nom de Baudry passent à la postérité.

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